Brexit : "C’est une lose-lose situation" dit Nathalie Loiseau

Union européenne - Brexit - Italie - Consultations citoyennes - Migrations - Budget européen - COP - Taxation GAFA - Élections européennes - Entretien de Mme Nathalie Loiseau, ministre chargée des affaires européennes, avec « RFI » (extraits)

(Paris, 24 octobre 2018)

Q - Bonjour. Bienvenue au « Carrefour de l’Europe » en direct du studio 41 de RFI avec, exceptionnellement, une seule invitée mais quelle invitée, puisque l e quotidien britannique le Times de Londres l’a désignée comme « l’arme secrète du président Macron » dans le combat sur le Brexit. Notre invitée, la ministre des affaires européennes. Bonjour Nathalie Loiseau.

R - Bonjour Daniel Desesquelle.

Q - Quel compliment de la part d’un journal qui, généralement, est plutôt avare de gentillesse à l’égard de la France et des Français !

R - Oui, alors, je ne sais pas si l’arme est si secrète si elle fait la Une du Times mais c’était sympa effectivement !

Q - C’était sympa, c’est surtout très rare !

R - C’est la preuve que le Brexit préoccupe beaucoup les Britanniques et que de temps en temps, ils ont besoin d’un langage de clarté, amical mais clair sur où on en est et où est-ce qu’on peut espérer aller.

Q - Alors, avec vous, Nathalie Loiseau, nous allons bien sûr parler de ce Brexit sans fin. Un sommet s’est tenu à Bruxelles mercredi, il a été présenté une nouvelle fois comme le sommet de la dernière chance et force est de constater qu’il ne s’est pas passé grand-chose. Nous allons aussi bien sûr évoquer les positions du gouvernement sur l’immigration et l’Italie où la présentation d’un budget fortement déficitaire interpelle les autres Européens et à sept mois des élections européennes, nous nous interrogerons sur la pertinence du clivage progressistes/populistes, cher au président Emmanuel Macron. Pour ce faire, je suis entouré, nous sommes entourés de trois étudiants qui vous interrogeront dans la deuxième partie de l’émission.

Nathalie Loiseau, le Brexit, on a l’impression que plus on en parle, moins on y voit clair. Les Britanniques ont voté en 2016, les négociations sur les modalités du divorce ont débuté en 2017. Nous sommes fin 2018 et on a l’impression que l’on est pratiquement au point de départ.

R – Nous ne sommes pas au point de départ. Il y a beaucoup de travail qui a été fait par le négociateur pour les Européens, Michel Barnier qui fait un travail remarquable avec ses partenaires britanniques. Nous avons besoin de nous mettre d’accord, d’abord, sur les conditions de la séparation…

Q - …le divorce...

R - …le divorce, avant de réinventer une relation future aussi positive que possible même si, la plus positive des relations, c’est d’être État membre de l’Union européenne.

Q - Alors, tous ceux qui ont divorcé savent qu’un divorce, cela coûte cher, cela va coûter combien aux Britanniques ?

R - Surtout, on essaie de protéger les enfants et on sait, quand on a divorcé que ce n’est pas toujours facile : ici, il faut protéger la relation entre le Royaume-Uni et nous.

Nous nous sommes mis d’accord avec les Britanniques sur le règlement financier, ce n’est pas le coût du divorce, c’est ce que doit le Royaume-Uni pour la période dans laquelle il a pris des engagements vis-à-vis de l’Union européenne et qui court jusqu’à fin 2020. Là-dessus, nous sommes d’accord.

Nous sommes aussi d’accord sur la manière dont nous traitons, dont nous protégeons les Britanniques qui résident dans l’Union européenne et les Européens qui résident au Royaume-Uni.

Reste un point difficile sur lequel nous n’avons pas encore trouvé d’accord : comment faire pour que, entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, la situation demain soit aussi fluide, simple et pacifique qu’aujourd’hui ? On se souvient des violences en Irlande du Nord ; on se souvient d’un processus de paix qui a fonctionné essentiellement parce que le nord et le sud de l’île appartenaient à l’Union européenne. Demain, cela ne sera plus le cas ; il faut trouver une solution pour préserver ce processus de paix et là, c’est difficile.

Q - Alors, justement ce problème de la frontière entre l’Irlande du Nord, Belfast et la République d’Irlande, Dublin, c’est le seul problème aujourd’hui, c’est le seul obstacle à la signature de… ?

R - …de l’accord de retrait. C’est le vrai sujet dur sur lequel on n’a pas encore trouvé un accord. Nous avons fait des propositions, divers types de propositions qui peuvent, si j’ose dire, s’emboîter les unes dans les autres. Maintenant, nous attendons une réponse de Theresa May.

Au mois de décembre dernier, nous avions discuté des points les plus importants de cette future séparation, nous pensions être d’accord et puis, quand nous sommes entrés dans les détails sur la question irlandaise, il y a eu un recul de la part de Londres. Maintenant, c’est vraiment à Londres de nous dire ce qu’ils sont prêts à accepter pour faire en sorte qu’il y ait cette absence de frontières dures. On est d’accord entre Londres et les Européens pour ne pas rétablir de frontières mais aussi pour protéger l’intégrité de l’Union européenne. C’est bien le minimum.

Q - Mais s’il n’y a pas de frontière entre, on va dire, pour simplifier, Dublin et Belfast, il faut qu’il y en ait eu entre Belfast et Londres.

R - Une frontière, non, mais des contrôles oui, sauf si le Royaume-Uni décidait de rester dans l’Union douanière et dans le marché unique. Si le Royaume-Uni décidait…

Q - C’est techniquement possible ?

R - C’est un choix politique à faire. Aujourd’hui, par exemple, la Norvège est dans le marché unique tout en n’étant pas membre de l’Union européenne. C’est un choix politique à faire par le Royaume-Uni, cela n’est pas jusqu’à présent ce qu’avait dit Mme May, mais c’est au Royaume-Uni de trouver cette solution qui accommode à la fois cette préoccupation sur la frontière irlandaise et les préoccupations britanniques. Par rapport au vote des Britanniques : il y a eu un référendum, il y a eu un choix, nous le respectons, mais nous voulons aussi que l’intégrité de l’Union européenne soit respectée. Ce n’est pas nous qui avons pris la décision de quitter le Royaume-Uni et nous n’avons pas choisi de détricoter l’Union européenne.

Q - Alors, l’horloge tourne néanmoins. Le no deal, c’est-à-dire le divorce sans accord, c’est l’hypothèse la plus plausible aujourd’hui selon vous ?

R - C’est une hypothèse possible, ce n’est pas celle que nous préférons. Nous préférons un bon accord et nous pensons qu’il est, lui aussi, possible. Nous y travaillons. Ceci étant, vous avez raison, l’heure tourne, il faut avant la fin de cette année 2018 qu’on soit totalement d’accord sur l’accord de retrait parce qu’ensuite, il faut encore qu’il puisse être ratifié par les Communes à Londres et par le Parlement européen. Cela signifie que le risque d’une absence d’accord existe. Nous nous y préparons parce qu’une absence d’accord sans préparation aurait des conséquences très dommageables. Nous ne voulons pas que ce soit le chaos au 30 mars.

Q - Vous avez proposé, lors d’un récent conseil des ministres, une série de mesures pour faire face au no deal, au cas où il n’y ait pas d’accord. Un ou deux exemples des mesures qu’il faudrait prendre ?

R - Ce sont des mesures de précaution et je vais demander au Parlement l’autorisation de légiférer par ordonnances pour prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter que le 30 mars au matin, les résidents britanniques en France se retrouvent sans papier. Cela n’a pas de sens ; ce n’est pas ce que nous voulons.

Donc nous sommes prêts à prendre des mesures nationales qui seront exactement réciproques aux mesures que les Britanniques prendront pour les citoyens français.

Nous voulons aussi évidemment que l’Eurostar puisse circuler. Simplement, si nous ne faisions rien et qu’il n’y avait pas d’accord, l’Eurostar n’aurait plus le droit de rouler en France et ses conducteurs britanniques n’auraient plus le droit de travailler sur notre sol. C’est évidemment stupide.

Nous n’avons pas envie de faire d’une absence d’accord, qui n’est pas une bonne solution, quelque chose de tout à fait grotesque et qui pose des problèmes majeurs. Donc nous prenons toutes les mesures nationales nécessaires en attendant de pouvoir renégocier avec les Britanniques. Mais, honnêtement, l’essentiel, c’est de passer un bon accord de retrait, et il est possible. Nous en avons suffisamment discuté avec les Britanniques ; maintenant, c’est à Mme May de se retourner vers son opinion, vers les parlementaires, de faire la pédagogie nécessaire. Nous pensons qu’elle en a le désir ; nous sommes prêts à attendre, mais l’heure tourne.

Q - Néanmoins, vous n’aimeriez pas être à sa place.

R - J’ai l’impression qu’aucun homme politique britannique n’a envie d’être à sa place et qu’ils la critiquent beaucoup mais ils ne la renversent pas parce, qu’ils savent qu’elle a un travail difficile, d’autant plus que, dans tous les camps, dans le camp conservateur comme dans le camp travailliste, les gens sont divisés et parfois, vous avez les hommes politiques qui ont mené campagne avant le référendum qui aujourd’hui n’assument pas les conséquences de la décision en faveur de laquelle ils ont poussé les Britanniques. Choisir de partir, cela a des conséquences.

Q - Il y a eu une manifestation pro-européenne monstre hier à Londres, des manifestants ont réclamé un deuxième référendum ; ce deuxième référendum, vous le croyez possible ou c’est enterré ?

R - Honnêtement, cela n’est pas à moi de le dire, c’est aux politiques britanniques de choisir et de décider. Je détesterais que, dans une situation comparable, des Britanniques ou d’autres Européens nous disent ce que nous devons faire. Effectivement, nous avons tous vu ces centaines de milliers de gens dans les rues de Londres, je n’ai jamais vu autant de drapeaux européens au Royaume-Uni qu’hier.

Q - Oui, c’est amusant parce que, depuis que les Britanniques envisagent de quitter l’Union européenne, ils n’ont jamais parlé autant de l’Europe !

R - C’est sans doute un problème britannique. Moi, je voudrais qu’on batte notre coulpe. Partout en Europe, on a eu du mal à parler de l’Union européenne, de ce qu’elle apporte, on a beaucoup fait de Bruxelles bashing, tous, pas ce gouvernement-ci en France maintenant, mais on a des décennies de victoires nationales et de défaites européennes derrière nous et le Brexit, c’est quelque part l’aboutissement de ce comportement politique souvent irresponsable, consistant à repousser vers Bruxelles toutes les décisions difficiles.

Q - Nathalie Loiseau, nous allons faire un petit détour par la rédaction de Courrier International, partenaire historique de « Carrefour de l’Europe ». Bonjour Gerry Feehily.

Q - Bonjour Daniel, bonjour Madame la Ministre. Nous avons quelques questions du service Europe ici à Courrier international. Tout d’abord sur le Brexit, vous entendez bien mon accent, je suis irlandais et aussi en partie britannique. Ce n’est pas un secret mais les négociations sur le Brexit sont très difficiles ; nous sommes actuellement dans l’impasse. Est-ce que vous diriez que la France a l’intention de punir le Royaume-Uni pour avoir opté pour la sortie de l’Union ? C’est ce que suggère en tout cas une partie des médias britanniques.

R - Merci de cette question parce que le blame game, c’est un sport pas particulièrement britannique mais quand on est en difficulté, on cherche plus facilement des coupables que des solutions. On n’a aucune intention, la France n’a aucune intention, de punir le Royaume-Uni. C’est un allié historique, ma famille le sait, comme beaucoup de Français : mes grands-parents ont caché des parachutistes britanniques dans leurs caves pendant la Deuxième guerre mondiale. Je suis née, j’ai grandi avec cette histoire familiale. Nous savons ce que nous devons aux Britanniques, nous avons des relations de défense et de sécurité, mais aussi des relations commerciales, nous avons des entreprises comme AIRBUS qui travaillent en France et au Royaume-Uni.

Donc l’idée de punition, elle est totalement éloignée de ce que nous avons à l’esprit mais je l’ai dit tout à l’heure et je le répète, ce n’est pas nous qui avons pris la décision de quitter le Royaume-Uni ; c’est le Royaume-Uni qui veut quitter l’Union européenne et ce que nous lui demandons, c’est de partir sans claquer la porte et sans briser les fenêtres, c’est-à-dire sans faire des dégâts sur l’Union européenne telle que nous la voulons, telle que nous la vivons, telle que nous l’avons construite et telle que nous voulons la réformer.

Q – La position officielle du gouvernement français et des Européens dans leur ensemble - d’ailleurs vous venez de la dire, de l’exprimer -, c’est : il faut trouver le meilleur accord possible mais, dans votre for intérieur, au moment de vous endormir par exemple, Nathalie Loiseau, est-ce que vous ne pensez pas très fort « mais qu’ils s’en aillent, ces Britanniques et ils verront que ce n’est pas facile de vivre en dehors de l’Union européenne lorsqu’on est européen et peut-être, qui sait, dans cinq ans, dans dix ans, il voudront revenir mais sans les exemptions dont ils bénéficient aujourd’hui » ?

R - Non, il n’y a pas d’agenda caché et ce que je voudrais dire, c’est que cela sera moins bien après qu’avant. Ce n’est ni un jeu à somme nulle ni une « win win situation », le Brexit. C’est une « lose lose situation » : c’est moins bien pour les Britanniques, j’en suis convaincue ; c’est moins bien pour les Européens, j’en suis convaincue aussi. L’année dernière, je me souviens de Jean-Claude Juncker qui réagissait à une apostrophe de Nigel Farage au Parlement européen.

Q - Donc le leader du UKIP, le parti qui a lancé l’idée même du Brexit.

R - Et qui disait : le Brexit, nous Européens, nous le regretterons toujours ; vous le regretterez un jour. (...)./.

publié le 25/10/2018

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