Brexit : un no deal vaut mieux que l’incertitude selon le ministre

Union européenne - Brexit - Plan de relance - Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé des affaires européennes avec « BFM Business »

(Paris, 22 octobre 2020)

Q - Le Grand journal de l’Éco se poursuit avec Clément Beaune qui est secrétaire d’État en charge de l’Europe, qui est le « Monsieur Europe », on peut dire ça aussi, du président de la République. Clément Beaune, bonsoir. Merci d’être avec nous. Beaucoup de questions parce que l’Europe est un peu au coeur de ce qui se passe.

Il y a la relance du plan européen, je crois que demain, vous allez à Bruxelles rencontrer la présidente Ursula von der Leyen avec le Premier ministre. On en dira un mot bien sûr. Et puis il y a la question du Brexit parce que le Brexit dans 15 jours, s’il n’y a pas de deal d’ici 15 jours, il n’y aura plus jamais de deal. On est d’accord ?

R - Oui, c’est à peu près à cette échéance que les choses seront clarifiées, j’allai dire enfin, parce que je crois que, quel que soit le résultat, pour les entreprises, pour nos citoyens, il faut savoir ce qui se passe.

Je le rappelle, c’est dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier que le changement se fait, et je le dis tout de suite, dans tous les cas, qu’il y ait un accord ou qu’il n’y ait pas d’accord, il y aura des changements importants sur le plan économique notamment. Il faut les anticiper.

Q - Parce que je crois que s’il n’y a pas d’agrément bilatéral, le Royaume-Uni va sortir de 600 accords, cela veut dire si on a besoin de paperasses. Pourquoi dit-on dans 15 jours ? Dans 15 jours, ce n’est pas le 31 décembre ?

R - Non, bien sûr, mais il faut quand même se préparer et donc, s’il y a un accord, ce que l’on espère, Michel Barnier a repris la négociation aujourd’hui-même à Londres, il faudra le décortiquer et le mettre en oeuvre. Et je le rappelle, même s’il y a un accord, il y aura des contrôles douaniers, il y aura des contrôles sanitaires et phytosanitaires dans l’agro-alimentaire, par exemple. Nous avons déjà recruté des vétérinaires et des douaniers déployés dans les régions concernées, notamment dans les Hauts-de-France, pour assurer ce dispositif.

S’il n’y a pas d’accord, il faut encore plus se préparer parce qu’il y aura une difficulté supplémentaire, notamment les tarifs douaniers qui seront appliqués à toutes les marchandises qui viennent du Royaume-Uni et à nos marchandises vers le Royaume-Uni.

Tout cela, ça s’organise, nos entreprises en particulier ou nos pêcheurs par exemple ont besoin de savoir exactement ce qu’il en est. C’est pour cela que l’on dit, on pensait même que c’était la fin du mois d’octobre la bonne date limite. On donne quelques jours de plus pour donner une chance à la négociation, mais il faut que l’on sache assez vite.

Q - Oui, mais là on voit bien quand même que l’on s’achemine, - je ne sais pas si c’est doucement - mais enfin on s’achemine vers un « no deal. » Quelles sont les probabilités ? 80% ?

R - Je ne sais pas dire, il y a un risque sérieux de « no deal », il ne faut pas le cacher, mais je vous l’ai indiqué, aujourd’hui Michel Barnier reprend la négociation.

Q - Oui, le flegme a changé de camp, comme on dit aujourd’hui.

R - Oui, le flegme a changé de camp, il a toujours été plutôt de notre côté en effet.

Q - Oui, c’est pour cela, je dis, par rapport au flegme britannique.

R - Je crois qu’il a changé de camp il y a un certain temps, à cet égard, Michel Barnier fait un travail remarquable, il est notre négociateur pour les Vingt-sept. Ce n’est pas une mince affaire d’avoir maintenu l’unité des Ving-sept pendant toute la négociation depuis trois ans maintenant. Il le fait, nous le faisons, avec fermeté et unité, nos priorités sont claires, on le sait. Ce sont des conditions de concurrence équitable, et puis la pêche, en particulier.

Q - Prenons la pêche. C’est très important la pêche, j’adore le poisson, l’enjeu est important, mais en même temps, les bancs de poissons circulent comme le disait, justement un pêcheur. Est-ce juste pour énerver les Britanniques ? Par rapport à l’enjeu dans l’automobile, dans l’aviation, la pêche, ce n’est pas gigantesque !

R - Je ne veux pas simplifier, ce n’est pas simplement une question d’être content ou pas de manger du poisson dans nos assiettes, vous ou moi. C’est un secteur majeur pour certaines régions, ce sont des emplois directs et indirects, notamment dans les Hauts-de-France, en Bretagne, en Normandie. Donc, c’est un enjeu économique, c’est un enjeu pour des individus qui vivent de la pêche, nos pêcheurs, souvent une pêche artisanale et qui n’ont pas demandé le Brexit. Donc, c’est aussi un enjeu moral et territorial. Il n’y a pas de raison qu’on les sacrifie, en disant que ce n’est pas grand-chose, parce que l’on regarderait les choses de manière un peu macro-économiques, cela ne marche pas comme cela.

C’est important pour les Britanniques, il n’y a pas de raison que ce ne soit pas important pour nous.

Q - Oui mais en même temps, cela a généré 171 millions d’euros de chiffre d’affaires, c’est 98000 tonnes de poissons entre 2011 et 2015, ce sont les derniers chiffres que l’on a trouvé. Est-ce tout aussi important pour les Britanniques déjà ? Même l’enjeu est plus important pour les Britanniques ?

R - Ils en ont fait un enjeu symbolique et politique.

Q - C’est cela, c’est symbolique.

R - Pour nous c’est concret, politique au sens noble et large du terme et puis territorial parce que, vous allez à Boulogne, j’étais aussi en Normandie à Port-en-Bessin, l’autre jour, vous allez en Bretagne, il y a des localités, il y a des départements qui vivent de cette activité économique, c’est une filière aussi, c’est la transformation, c’est la logistique. Donc, c’est très important. Et encore une fois, ce sont quelques milliers d’emplois directs, c’est beaucoup plus d’emplois indirects, mais surtout, il n’y a aucune raison d’expliquer à nos pêcheurs que l’on ne s’intéresse pas à leur sort, au contraire, c’est un enjeu.

Q - Mais cela vaut-il un blocage sur un « deal » ?

R - Eh bien, cela vaut une grande fermeté, oui.

Q - Fermeté pour vous, cela vaut un blocage. Soit il y a un accord sur la pêche, soit il n’y a pas de « deal. »

R - Nous l’avons toujours dit aux pêcheurs, mais on l’a toujours dit publiquement, on ne s’est pas caché : cela fait partie des sujets sur lesquels il doit y avoir un accord. S’il y a un accord sans la pêche cela ne marche pas, et on ne veut pas isoler ce sujet dans la négociation avec les Britanniques. C’est très important.

Q - Finalement, un « no deal », c’est peut-être la meilleure des solutions, est-ce que c’est ce que l’on peut dire ce soir ?

R - Non, je ne crois pas.

Q - Pourquoi pas, tout le monde en « a marre » pour parler crûment.

R - Oui c’est vrai, mais justement vous l’avez dit, il faut garder flegme et calme dans une négociation, cela fait partie du sérieux que l’on attend des responsables politiques, nous Européens, Michel Barnier en particulier.

Je prends l’exemple de la pêche mais on peut le prendre dans d’autres secteurs. On veut un bon accord et on ne veut pas sacrifier leurs intérêts. Mais s’il n’y a pas de « deal », c’est aussi un gros problème puisqu’il n’y a plus d’accès aux eaux britanniques. Et donc, on se bat pour éviter cela sans céder sur nos principes fondamentaux. S’il n’y a pas de « deal », je l’évoquais dans tous les autres secteurs, il y a des droits de douane. Cela ralentit le fonctionnement de certains secteurs.

Prenez, dernier exemple, celui de l’aéronautique, AIRBUS par exemple, ou d’autres, c’est une entreprise intégrée, c’est un secteur intégré, nous avons intérêt à ce que le commerce reste très fluide entre nous et le Royaume-Uni, mais nous ne serons pas, si je puis dire, sous pression ou sous intimidation sur ce sujet. Donc, nous négocions de bonne foi. Nous avons, je crois, donné tous les signaux pour être constructifs, mais il y a un moment où on doit savoir les choses. Donc si c’est un « no deal » c’est mieux qu’une incertitude.

Q - Qui va trancher ?

R - Nous allons l’évaluer.

Q - Selon une étude de la RRMS cela coûterait 33 milliards d’euros à peu près, dont 3,6 milliards pour la France, un peu plus pour l’Allemagne, mais qui à un moment dira stop et arrêtera les compteurs ?

R - On va l’évaluer, Michel Barnier, notre négociateur, on lui a renouvelé son mandat et notre confiance la semaine dernière, il y a donc eu une réunion sur ce sujet principalement des chefs d’État et de gouvernement européens. C’est donc suivi évidemment à un niveau très élevé parce que c’est important. Michel Barnier a quelques jours devant lui, où il va négocier. Et il va nous dire, - nous avons des échanges presque quotidiens - il va dire aux chefs d’État et de gouvernement des 27 pays de l’Union européenne : « Je vous propose un accord et je pense qu’il est bon » et nous l’évaluerons, ou, « je pense que les Britanniques n’ont pas fait suffisamment de mouvements pour accepter un accord qui préserve nos intérêts », et dans ce cas-là, c’est « no deal. »

Q - On voit - et c’est ce que l’on dit en tous les cas et vous êtes plus au courant que nous, Clément Beaune, c’est pour cela que je vous pose la question - qu’Emmanuel Macron a une position assez dure et qu’Angela Merkel, pour les Allemands l’enjeu est plus important, les chiffres le montrent. Est-ce que c’est : on rallonge le délai pour que les Allemands soient toujours dans le coup des négociations ?

R - Non. Évidemment, les Vingt-sept, on a des économies différentes, des sensibilités différentes, mais le miracle construit par Michel Barnier et par nous, c’est que l’on a réussi à tenir cette unité.

Q - Oui, mais c’est très juste avec les Allemands.

R - Non, mais je ne crois pas. Les Allemands sont très fermes aussi sur toutes ces questions, et notamment sur la question de ce que j’appelle « une condition de concurrence équitable », pour que les Britanniques n’aient pas un accès à notre marché sans respecter nos règles.

Donc, je crois que la France a été très ferme, le président a été très engagé dans cette négociation, parce c’est très important pour notre économie. Et puis, politiquement, pour montrer que, dans l’Union européenne, on a un certain nombre de droits et de devoirs ; on la quitte, on perd un certain nombre d’avantages, c’est normal.

Q - Il y a un côté très symbolique comme vous dites. Il faut montrer aux autres qui éventuellement pourraient être tentés : regardez comme c’est compliqué…

R - Oui, parce que c’est la réalité. Les Britanniques, s’ils pensaient que vivre avec un no deal libres, comme ils disent, en dehors de l’Union européenne c’était si facile et si confortable, ils seraient déjà partis depuis longtemps sans deal. Donc, ce n’est pas si facile et pas si confortable. (...)./.

publié le 01/12/2020

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