De lourdes menaces planent sur le système alimentaire et agricole mondial

Le 24 janvier 2011, alors que l’indice des prix des denrées alimentaires fourni par la Food and Agriculture Organization (FAO, organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) atteignait un nouveau sommet, un rapport consacré à l’avenir du système alimentaire et agricole mondial et son évolution jusqu’en 2050 a été publié au milieu d’un engouement médiatique remarqué. Ce document, réalisé à la demande du gouvernement britannique, est le fruit d’un projet de deux années mené par l’organisme Foresight avec le concours de 400 experts venant de 35 pays différents. Foresight fait partie du Government Office for Science (le bureau pour les sciences du gouvernement) dont le rôle est de fournir aux décideurs politiques une prestation de conseil sur les sujets à caractère scientifique et technique.

L’étude du fonctionnement du système alimentaire mondial actuel conduit à conclure qu’il n’est ni performant (puisque 925 millions de personnes souffrent de malnutrition), ni durable (puisqu’il consomme les ressources naturelles plus rapidement qu’elles ne se reconstituent). En outre, la situation est susceptible de se dégrader dans les prochaines années sous l’effet conjugué du changement climatique, de la compétition pour les ressources et surtout de la croissance démographique qui pourrait amener la population mondiale à compter 9 milliards d’êtres humains en 2050. Pour répondre à l’augmentation de la demande, une projection de la FAO réalisée en 2009 prévoyait la nécessité d’une hausse de 70% de la production alimentaire sur la période 2000-2050. Ainsi, l’épuisement des ressources, l’augmentation des prix de la nourriture, l’aggravation du problème de la faim, des tensions sociales et des flux migratoires accrus voire des conflits font partie des risques encourus, sauf à modifier en profondeur le système alimentaire et agricole mondial.

Afin de prévenir de tels risques, et d’assurer la sécurité alimentaire des populations, des actions immédiates sont nécessaires sur de nombreux fronts. En particulier, les décideurs politiques du monde entier doivent prendre conscience que les thématiques de l’alimentation et de l’agriculture sont reliées à celles de l’énergie, de l’eau, de la biodiversité et du changement climatique. La définition de mesures touchant à l’agriculture doit donc bénéficier d’une approche intégrant cette complexité. Les rédacteurs du rapport dégagent de grands axes de travail : i) équilibrage de l’approvisionnement et de la demande en nourriture, ii) réduction des gaspillages, iii) meilleure gouvernance du système alimentaire mondial (qui passerait par la réduction des barrières douanières et des subventions qui désavantagent les producteurs des pays du Sud). Enfin, les experts appellent de leurs voeux à l’implication de toutes les composantes de la société, des politiques aux entreprises, en passant par le public et les scientifiques, pour que soit possible une radicale modification du système alimentaire et agricole mondial. Malgré un constat relativement alarmant, la conclusion de l’étude ménage une note d’optimisme, fondée notamment sur la conscience grandissante de la nécessité de traiter le problème de la faim au niveau mondial, et sur les progrès de la connaissance issue de la recherche.

En effet, le rapport met en avant l’importance que revêt la poursuite des investissements dans la recherche et le développement dans les domaines des sciences naturelles mais aussi des sciences sociales. La contribution des scientifiques a principalement vocation à :
- produire plus de nourriture, avec des coûts environnementaux plus faibles ;
- réagir à des menaces qui évoluent, tels les parasites ou les maladies affectant les cultures ;
- développer de nouvelles variétés de plantes capables de résister notamment aux périodes de sécheresse ainsi qu’aux inondations occasionnées par le changement climatique ;
- être mieux à même de répondre aux besoins des populations les plus pauvres.

Pour cela, les scientifiques sont, en premier lieu, encouragés à considérer en permanence la viabilité économique des solutions qu’ils développent dans l’optique d’un déploiement à grande échelle ultérieur. Par ailleurs, vue l’ampleur des défis à relever, le rapport recommande de n’exclure aucune technologie a priori, pour des raisons morales ou éthiques, laissant la porte ouverte à l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés, de techniques de clonage et des nanotechnologies. L’accent doit être mis également sur la manière dont les résultats de la recherche se transforment en avancées concrètes pour les populations concernées par la malnutrition. En ce sens, les travaux sur les semences très répandues dans les pays du Sud (sorgho, millet) constituent des priorités.

Le professeur Sir John Beddington, conseiller scientifique du Premier Ministre, ayant déjà évoqué par le passé les risques engendrés par le "perfect storm", soit la combinaison de la croissance démographique, de la diminution des ressources pour la production alimentaire et du changement climatique, considère que cette étude avance des arguments convaincants pour inciter les gouvernements et tous les acteurs concernés à agir dès maintenant. Accompagné du professeur Charles Godfray, qui a présidé le groupe responsable du projet, Sir John Beddington s’est exprimé lors de la présentation du rapport au parlement, organisée le 9 février 2011 par le Parliamentary Office of Science & Technology (office parlementaire pour la science et la technologie). Ils ont ainsi pu présenter devant un large public issu d’horizons divers (parlementaires, membres d’ONG, universitaires, etc.) les conclusions de l’étude et les grands enjeux qu’elle soulève.

A la suite de sa publication, ce rapport sera présenté et discuté avec d’autres gouvernements, la Commission Européenne et de grandes organisations internationales. L’objectif est avant tout d’amener le problème du système alimentaire et agricole mondial dans les premières lignes des ordres du jour internationaux.

Quelques interrogations subsistent cependant, au premier rang desquelles le point de vue global adopté par le projet de l’organisme Foresight, à contrepied de certains pays, comme le Kenya, qui cherchent d’ores et déjà à développer de nouvelles technologies adaptées aux spécificités géographiques des cultures et surtout aux capacités de modernisation des fermiers : combien seront-ils, dans les pays du Sud, à pouvoir adopter de coûteuses méthodes agricoles issues des biotechnologies ? En outre, à la lumière des récentes évolutions des négociations internationales sur le changement climatique, il est légitime de s’interroger sur les modes de prise de décisions et les cadres de négociation (le G20 et l’Organisation Mondiale du Commerce étant suggérés dans le rapport) à adopter pour que l’ensemble des acteurs dans le monde entier se mobilise autour d’objectifs concrets. Malgré ces nuances, cette étude s’intéressant aux questions de l’agriculture, de l’alimentation et de la faim à l’échelle mondiale arrive à point nommé, dans la mesure où ces thèmes semblent souvent masqués par des réflexions à dimension économique ou par des thèmes plus en vogue comme le changement climatique. Elle constitue indéniablement un appel à l’action, dans lequel le rôle crucial du travail des scientifiques dans la résolution des grands défis de demain se trouve, une nouvelle fois, réaffirmé.


Sources :
Rapport Foresight Global Food and Farming Futures, 24/01/11 : http://redirectix.bulletins-electroniques.com/tygn8


Auteur : Joël Constant

publié le 21/03/2011

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