Déchets et sécurité des réacteurs, la Royal Society appelle à développer une stratégie nucléaire de long-terme

La Royal Society (l’académie des sciences britannique) a publié le 13 octobre 2011 un rapport consacré au potentiel des nouvelles technologies et aux bonnes pratiques gouvernementales pour rendre le cycle du combustible nucléaire plus sûr et plus résistant au risque de prolifération. Dans le contexte d’une "renaissance" annoncée de l’atome civil, il semble nécessaire que le Royaume-Uni établisse une stratégie intégrée de long-terme et soutienne la recherche dans ce domaine. Dans un contexte où la fermeture de l’usine de fabrication de MOX de Sellafield vient d’être décidée, la Royal Society réaffirme que l’utilisation du combustible MOX est la seule approche permettant la gestion efficace de stock de plutonium britannique. Enfin, par son appel à établir un "Davos nucléaire", l’accent est mis sur l’importance de la coopération au niveau international.

Sizewell B, le plus récent réacteur (REP) actuellement en activité au Royaume-Uni, construit entre 1987 et 1995 et opéré par EDF Energy. Sa capacité installée est de 1.195 GW
Crédits : John Brodrick

Rendu public deux jours après le rapport final de la nouvelle Autorité de sureté nucléaire britannique (ONR) sur les leçons de l’accident de Fukushima, ce rapport vient conclure un projet conduit sur plus d’un an, intitulé "Non-prolifération nucléaire" et initié en 2010 par Chris Huhne, ministre pour l’énergie et le changement climatique. Sa réalisation a impliqué la conduite de nombreuses auditions par un groupe d’experts principalement constitué d’universitaires, auditions auxquelles ont pris part des représentants du CEA, d’EDF et d’Areva.

Avant l’accident de Fukushima, l’industrie nucléaire prévoyait un redémarrage important de la construction de centrales nucléaires dans le monde (dont la Chine et l’Inde) et notamment au Royaume-Uni, qui se positionnait à l’avant-garde de cette "renaissance" du nucléaire. Suite à l’accident, les auteurs de ce rapport estiment que cette expansion mondiale du nucléaire civil va se poursuivre, mais sans doute à un rythme ralenti.

1. La question des déchets et du combustible nucléaire au coeur des enjeux de sécurité et de non-prolifération

Dans ce contexte, et alors que le secteur industriel nucléaire est de plus en plus privatisé et internationalisé, la Royal Society considère que les questions de non-prolifération et de sécurité sont plus que jamais d’actualité et doivent être adressées en priorité.

La question du cycle de combustible nucléaire et des déchets est critique dans la lutte contre la prolifération et l’amélioration de la sécurité de la filière. C’est pourquoi une approche intégrée à tous les niveaux des questions de sécurité et de sûreté est nécessaire : gouvernements, réglementations, coopération internationale, industriels, conception des réacteurs... Comme l’a montré l’énorme attention accordée à ces questions de sûreté et de sécurité dans les mois qui ont suivi l’accident de Fukushima, "éviter la complaisance" est vital pour maintenir la confiance dans l’électronucléaire. La prise en compte du problème de la gestion des déchets doit se faire dès le début de toute réflexion sur le développement du parc nucléaire et, étant donné les échelles de temps en jeu (plusieurs siècles ou millénaires), une réflexion stratégique de long terme est impérative.

2. Le rapport de la Royal Society établi une série de recommandations

2.1 Des bonnes pratiques de gestion des déchets et de transparence en matière de sécurité

Une première série de recommandations, d’ordre général, s’adresse aux gouvernements, industriels et organisations internationales concernées par le nucléaire civil. Elles sont destinées à établir des règles de bonnes pratiques, en particulier dans le domaine de la gestion du combustible.
- Non-prolifération. Les programmes nucléaires militaires et civils doivent être séparés, et ces deniers soumis à des contrôles ("safeguards") internationaux. Les universités comme les entreprises sont encouragées à proposer des formations en matière de non-prolifération et de sécurité. Enfin, les réacteurs doivent être conçus pour minimiser la production de déchets.
- Gouvernance nucléaire. La transparence et le partage d’information relatives aux questions de sécurité doivent être encouragés et développés, aussi bien au niveau des Etats que des entreprises. Ces dernières doivent intégrer explicitement la non-prolifération et la sécurité dans leur gouvernance d’entreprise.
- Gestion intégrée du cycle du combustible. Le recyclage du combustible usé ne doit être envisagé que lorsqu’il existe une stratégie consistante : réduire la quantité de plutonium en le convertissant en MOX dès que possible, identifier en amont les réacteurs qui pourraient l’utiliser, et veiller à transporter plutôt du MOX que du plutonium. L’entreposage des déchets sur le site des centrales doit être évité, la centralisation sur un petit nombre de sites étant plus sûre. Autant que possible, l’entreposage à sec est préférable à l’entreposage en piscines qui concentrent les matériaux radioactifs et requièrent un refroidissement continu. Enfin, pour assurer une gestion du cycle du "berceau à la tombe", les gouvernements doivent adopter des stratégies nationales de long terme, en particulier en matière de stockage définitif des déchets à vie longue, ce qui passe par la recherche et développement (R&D) et la collaboration au niveau international. Des solutions internationales à la gestion des déchets nucléaires ne doivent pas être ignorées.

2.2 Des recommandations pour le Royaume-Uni

Alors que le gouvernement de David Cameron confirme son engagement de renouvellement du parc, le rapport énonce une dizaine de recommandations ciblant spécifiquement le Royaume-Uni :
- établissement par le Department of Energy and Climate Change (DECC, ministère de l’énergie et du changement climatique) d’une stratégie de long terme sur le rôle du nucléaire civil, facilité par la constitution d’un "Conseil pour l’énergie nucléaire civile" réunissant des industriels, les ministères et agences gouvernementales ;
- mise en place d’une feuille de route pour la R&D sur le long terme, dans le cadre de cette stratégie. L’effort de R&D pourrait inclure une participation à des programmes de recherche internationaux et s’appuierait sur les universités ainsi que sur le National Nuclear Laboratory. Son financement serait principalement public, mais soutenu par les industriels ;
- implication du Conseil pour la Sécurité Nationale dans ces objectifs de recherche. Le conseil devrait également énoncer une politique relative à la non-prolifération et à la sécurité nucléaire ;
- Maintien du support aux recherches sur la réduction des menaces menées par Atomic Weapons Establishment (AWE). Sa division sur la sécurité nucléaire nationale pourrait être développée afin de s’ouvrir à un panel plus large de partenaires, y compris internationaux ;
- mise en place pour le FCO d’un "Réseau pour la non-prolifération et la sécurité nucléaire", présidé par le conseiller scientifique du FCO, en particulier afin de favoriser les collaborations internationales ;
- valorisation du stock de plutonium (issu du combustible nucléaire usé britannique) sous forme de combustible MOX destiné à être utilisé dans les nouveaux réacteurs à eau légère, sous contrainte de certification préalable de ces réacteurs pour cet usage et de la construction d’une nouvelle usine de fabrication de MOX ;
- reconsidération par le DECC de sa décision de cesser les activités britanniques de retraitement du combustible ;
- développement par l’Autorité de sureté nucléaire (ONR) de son approche d’ensemble de la réglementation nucléaire, en particulier en plaçant explicitement la sécurité comme condition préalable à la délivrance des licences de construction (pourrait nécessiter une modification du Nuclear Installations Act) ;
- contribution du Royaume-Uni à la mise en place d’un Forum Nucléaire Mondial réunissant les gouvernements et les chefs d’entreprise, pour discuter du développement futur du nucléaire civil. L’annonce de ce "Davos Nucléaire" pourrait se faire lors du deuxième Sommet mondial sur la sécurité nucléaire de 2012, qui se tiendra à Séoul (le premier sommet avait été organisé par le Président Obama en 2010 et avait rassemblé une cinquantaine de chefs d’état).

3. Renforcement de la dynamique déjà engagée en faveur de l’utilisation du MOX et peut-être du cycle fermé

Une consultation a été menée par le DECC de février à mai 2011 sur la stratégie de gestion des stocks de plutonium en mettant en avant, par rapport au stockage ou à l’entreposage, les avantages que pourrait présenter une utilisation sous forme de MOX. Le rapport de conclusion du gouvernement sur ce point est toujours attendu.

Le 29 mars 2011, Sir David King, ancien conseiller scientifique auprès du gouvernement, publiait son rapport "A low carbon nuclear future : Economic assessment of nuclear materials and spent nuclear fuel management in the UK" (Un futur nucléaire bas-carbone : évaluation économique des matériaux nucléaires et de la gestion du combustible usagé au Royaume-Uni) et concluait aux avantages économiques (et du point de vue de la sécurité de la gestion des matières) d’envisager la valorisation du plutonium sous forme de MOX et de poursuivre le retraitement des combustibles britanniques à des fins de recyclage. Ce rapport, qui d’une certaine façon faisait écho et renforçait l’initiative gouvernementale précédente, était passé quelque peu inaperçu du fait de la crise de Fukushima.

4. Conclusion

Les déchets et la gestion du cycle de combustible apparaissent comme un enjeu majeur en matière de sécurité et de non-prolifération. A ce titre, ce rapport souligne qu’une approche internationale de la gestion du combustible et des déchets ne doit pas être exclue d’emblée. Si le rapport souligne l’intérêt de la filière MOX pour gérer le stock de plutonium, il ne mentionne pas l’usine Sellafield Mox Plant construite dans les années 1990, qui n’a jamais atteint ses capacité de production nominales et dont l’exploitation s’est révélée être un gouffre financier. La tourmente qui touche TEPCO, son principal client, a précipité sa fermeture. L’usine Melox de Marcoule est donnée comme exemple d’une usine de production de MOX efficace et, en lisant entre les lignes, on comprend qu’il est suggéré de s’en inspirer.

La R&D est clairement mise en avant comme devant être une priorité de premier ordre, tant pour permettre l’émergence de nouvelles solutions techniques nécessaires à la gestion des déchets, que pour améliorer la sécurité et la sûreté des réacteurs. Ces programmes de R&D doivent s’inscrire dans le long terme et le soutien aux infrastructures britanniques de recherche est nécessaire pour permettre au pays de rester influent dans les débats internationaux consacrés aux questions de sécurité et de prolifération.

Enfin, ce rapport invite à "repositionner le Royaume-Uni dans le développement de l’énergie nucléaire" à travers une stratégie de long terme. Même si la priorité absolue est le lancement effectif des projets de nouveaux réacteurs et qu’à ce stade il semble peut opportun de réactiver un débat susceptible d’ébranler l’opinion publique, les phases possibles suivantes de cette renaissance semblent s’esquisser : (a) valorisation du plutonium sous forme de MOX ; (b) adoption d’une politique de traitement-recyclage. Dans ces domaines, l’expertise française est reconnue et, à la demande de la Royal Society ou de Sir David King, des entrevues avec le CEA, Areva et EDF vont bientôt être organisées afin de pousser plus en avant les discussions.

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La Royal Society, dont le nom officiel est Royal Society of London for the Improvement of Natural Knowledge et (littéralement : Société royale de Londres pour l’amélioration du savoir naturel), est une institution fondée en 1660 siégeant à Londres et qui cherche à promouvoir les sciences. Elle est l’équivalent de l’Académie des sciences en France. Isaac Newton qui y présenta sa théorie de l’optique, en a été l’un des plus célèbres présidents.


Sources :
- Rapport de la Royal Society, 13/10/2011, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/f1d8p


Auteur : Olivier Gloaguen et Jean-Marc Capdevila, Conseiller nucléaire

publié le 21/11/2011

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