Des institutions britanniques informent les négociateurs sur le changement climatique

Dans le but d’alimenter et d’éclairer les discussions des Nations-Unies ayant lieu à Bonn au début du mois d’août, plusieurs institutions britanniques ont publié conjointement un rapport qui s’interroge sur la possibilité de limiter la hausse des températures à la surface de la Terre à 1,5 °C par rapport à leur niveau pré-industriel.

Les pays membres de l’UNFCCC (United Nations Framework Convention on Climate Change, convention cadre sur les changements climatiques des Nations-Unies), se sont réunis du 2 au 6 août 2010 à Bonn. L’objectif de cette réunion, la troisième du genre depuis le sommet de Copenhague l’an passé, était de continuer la préparation de la Conférence des Nations-Unies sur le Changement Climatique qui se tiendra à la fin de cette année à Cancun. Au cours de leurs travaux, les négociateurs venus de 175 pays ont pu s’appuyer sur un rapport examinant les possibilités de limiter l’ampleur du réchauffement climatique publié conjointement par le Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment (Institut de Recherche sur le Changement Climatique et l’Environnement), le CCCEP (Centre for Climate Change Economics and Policy, centre pour l’économie et la politique du changement climatique) et le Met Office Hadley Centre.

Ces trois institutions ont cherché à dégager des voies possibles, en termes de réduction des émissions globales de gaz à effet de serre, présentant des chances raisonnables de limiter la hausse des températures à 1,5 °C par rapport à ce qu’elles étaient avant la révolution industrielle. Ainsi qu’évoqué plus haut, cette étude a pu permettre aux représentants des différents pays de l’UNFCCC d’évaluer les mesures à prendre et les objectifs chiffrés que devrait fixer un éventuel accord mondial si une telle limitation de la hausse des températures devait être mise en avant.

Le travail des rédacteurs du rapport exploite un modèle capable de fournir, à partir d’un scénario donné d’évolution des émissions globales de gaz à effet de serre, les probabilités associées aux valeurs de l’augmentation des températures moyennes à la surface du globe. Le premier constat que dresse cette étude est des plus pessimistes quant à l’objectif d’une hausse contenue à 1,5 °C : en effet, si les émissions annuelles globales de gaz à effet de serre passaient de 47 milliards de tonnes en 2010 à 40 en 2020 (valeur en dessous de laquelle des réductions jugées trop importantes devraient être atteintes dans la prochaine décennie), puis tombaient à zéro après cette date, il y aurait moins d’une chance sur deux d’éviter une hausse de plus d’1,5 °C !

Ce scénario, clairement irréaliste, est en fait utilisé pour tester la validité théorique d’un tel objectif. Les chances de le réaliser à partir de scénarios d’évolution des émissions réalisables étant très faibles, le rapport s’intéresse par la suite à des scénarios d’entrée amenant, à plus de 50% de probabilité, des températures dépassant la limite fixée mais qui baissent par la suite à très long terme, jusqu’à atteindre la valeur souhaitée.

D’après les rédacteurs, tous les scénarios d’entrée "concluants" rassemblent quatre caractéristiques :
- des émissions annuelles globales qui, inversant la tendance actuelle, commencent à baisser avant 2015, et ne dépassent pas les 48 milliards de tonnes d’équivalent CO2 rejetées dans l’atmosphère en 2020. D’après des recherches menées auparavant, ceci est possible et économiquement viable si des mesures appropriées sont mises en place dès à présent ;
- une baisse régulière d’au moins 3% par an de ces émissions à partir de 2020. Une telle valeur semble techniquement possible, mais la question du coût global d’une telle baisse pose question (notamment par rapport à des scénarios qui seraient compatibles avec une limitation de la hausse des températures à 2 °C) ;
- des émissions annuelles globales qui tendent vers zéro d’ici à 2100, très largement en dessous de 5 milliards de tonnes d’équivalent CO2 par an. Pour cela, des technologies à "émissions négatives" (le captage et le stockage de CO2 par exemple) devraient être mises en place à très grande échelle. Mais à l’heure actuelle, il est difficile d’évaluer la faisabilité d’un tel développement de ces techniques qui pourraient poser des problèmes (sécurité ou efficacité à long terme) si elles étaient massivement utilisées ;
- un dépassement, sur quelques décennies, de la hausse prescrite de 1,5 °C avant de revenir dans les limites fixées. La période sur laquelle se ferait un tel dépassement (voire même la possibilité d’une baisse des températures) fait largement débat dans la communauté scientifique car de nombreuses incertitudes planent sur la vitesse des variations de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère après une éventuelle réduction des émissions dues à l’activité humaine. En outre, les risques de voir le réchauffement climatique s’emballer ne sont pas nuls (si le carbone retenu dans les sols gelés est relâché dans l’atmosphère, par exemple). Enfin, l’écosystème pourrait être perturbé de manière irréversible (extinction d’espèces, territoires inondés, etc...).

Ainsi, le rapport n’écarte pas de manière définitive la possibilité d’éviter une hausse des températures de plus d’1,5 °C par rapport au niveau pré-industriel mais se montre très prudent quant à la possibilité d’une hausse si faible, et la réserve de toute façon à un horizon temporel lointain. Il propose donc aux décideurs politiques de se mettre d’accord sur des mesures qui viseraient à limiter l’augmentation des températures à 2 °C tout en laissant ouverte la possibilité de prendre des mesures plus contraignantes par la suite. En revanche, le niveau des émissions globales de gaz à effet de serre ne devrait en aucun cas excéder 48 milliards de tonnes d’équivalent CO2 en 2020 (soit un niveau équivalent aux 47 milliards de tonnes de 2010) sous peine de voir les températures à la surface du globe augmenter bien au-delà de ces 2 °C.

Les résultats des discussions de Bonn, malgré ce rapport incitant à mettre en place rapidement des actions concrètes pour lutter contre le changement climatique, ont été jugés mitigés. Quelques progrès ont été enregistrés concernant la forme que devrait revêtir le résultat de la conférence de Cancun à la fin de l’année, mais certains négociateurs, venant de pays riches ou pauvres, n’hésitent pas à exprimer leur impression de recul des négociations sur le changement climatique par rapport à l’année dernière. Il est vrai que les textes objets des discussions se sont vus ajouter de nouvelles propositions ou d’anciennes qui avaient été préalablement écartées, ce qui rendra plus difficile la tâche des décideurs politiques amenés à prendre les décisions finales. En revanche, 107 pays ont exprimé leur souhait de limiter la hausse des températures à 1,5 °C en lieu et place des 2 °C souhaités par l’Union Européenne, les Etats-Unis et les autres pays riches. Peut-on y voir l’influence de l’étude britannique analysée dans cet article ?

En attendant la conférence des Nations-Unies à Cancun, une autre réunion préparatoire aura lieu à Tianjin en Chine, du 4 au 9 octobre 2010. Elle sera la dernière occasion de préparer la voie à la mise en place de mesures concrètes de lutte contre le changement climatique. Si elle semble écarter la possibilité d’un accord mondial légalement contraignant dès la fin de cette année, Christiana Figueres - secrétaire générale de l’UNFCCC-estime que les pays membres pourraient se mettre d’accord sur des mesures concernant entre autres les transferts de technologie et les conditions financières nécessaires pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre.

En ce qui concerne le gouvernement du Royaume-Uni, celui-ci affirme, à travers un communiqué du Department of Energy and Climate Change (DECC, ministère de l’énergie et du changement climatique) à l’issue de la rencontre de Bonn, continuer à chercher à établir un accord global contraignant. Il renouvelle également son engagement d’être le gouvernement le plus tourné vers l’écologie que le pays n’ait jamais eu.

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Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment

Créé en 2008 par la London School of Economics and Political Science (LSE), il rassemblant des compétences en économie, finance, géographie, environnement et développement international, elle aborde le problème du changement climatique à travers différents prismes. Il est financé par la Grantham Foundation for the Protection of the Environment (fondation pour la protection de l’environnement) qui soutient également un centre de recherche sur le changement climatique à l’Imperial College London.

Centre for Climate Change Economics and Policy

Inauguré en 2009 par le célèbre économiste Lord Stern de Brentford, le CCCEP est un organisme de recherche interdisciplinaire dépendant à la fois de la LSE et de l’Université de Leeds. Financé en partie par l’ESRC (Economic and Social Resarch Council, conseil pour la recherche économique et sociale), il répond à deux principaux objectifs : promouvoir un nouvel accord mondial sur le changement climatique et améliorer la capacité des décideurs, privés comme publics, à y faire face.

Met Office Hadley

Le Met Office est une agence publique qui se trouve sous la tutelle du Ministry of Defence (ministère de la défense). Au sein du Met Office, le Hadley Centre est, depuis sa création en 1990, le centre de recherche officiel du Royaume-Uni pour les sujets traitant du climat. Sa mission est de fournir les bases scientifiques sur lesquelles vont s’appuyer le gouvernement britannique (mais aussi les parties prenantes du monde entier) pour prendre leurs décisions relatives au changement climatique.


Sources :
- CCCEP, 02/08/2010, "Mitigating Climate Change through reductions in greenhouse gas emissions : is it possible to limit global warming to no more than 1,5 °C ?" - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/oc7GI
- DECC, 06/08/2010, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/U9qM6
- BBC News, 07/08/2010, http://www.bbc.co.uk/news/science-environment-10900798
- The Guardian, 06/08/2010 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/VvrwB


Auteur : Joël Constant

publié le 26/10/2010

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