Entretien de Bernard Kouchner sur les relations de la France avec l’Irak et de la Région du Kurdistan

ENTRETIEN DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, BERNARD KOUCHNER, AVEC L’HEBDOMADAIRE KURDE "GOLAN"

(Paris, 11 juin 2010)

Q - La France n’est pas seulement un grand pays et un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, elle a aussi une histoire ancienne et une grande civilisation. Elle a connu une révolution que le monde entier considère comme une source d’inspiration pour la liberté. J’aimerais vous demander ce que pense la France de l’Irak et de la région du Kurdistan ? Quelle est la position de la France à l’égard de l’Irak et de la Région du Kurdistan ?

R - Je suis admiratif du parcours accompli par votre pays. En dépit de difficultés immenses et grâce au courage hors du commun de sa population, l’Irak est en voie de réussir le pari de son redressement : il a recouvré sa souveraineté et son indépendance, la situation sécuritaire s’améliore, les institutions se renforcent. Il faut désormais que, suite aux élections législatives du 7 mars dernier, un gouvernement soit formé dans les meilleurs délais.

La France est déterminée à accompagner l’Irak dans ses efforts. Elle se tient aux côtés des Irakiens. C’est pour cela que les autorités françaises, à l’initiative du président de la République, ont décidé de relancer les relations avec l’Irak dans tous les domaines.

Comme vous le savez, je me suis rendu en Irak à plusieurs reprises, en 2007 et à nouveau en 2008. L’année 2009 a été une année exceptionnelle sur le plan de la relation franco-irakienne, marquée par la visite du président de la République, poursuivie par des échanges croisés de visites au niveau des chefs de gouvernement et de plusieurs ministres, et conclue par la visite d’Etat à Paris de M. Talabani. Une telle densité est sans précédent dans notre relation.

Comme militant des droits de l’Homme et comme médecin, j’étais venu plus de dix fois auparavant, et pour de longs séjours. Je suis très attaché à ce que, dans le cadre de nos relations avec l’Irak, nous poursuivions le développement de nos relations avec le Kurdistan. La France a des liens anciens d’amitié et de coopération avec cette région. Je me réjouis à cet égard de la venue à Paris de M. Massoud Barzani, qui est une grande figure de cette région et qui en est aujourd’hui le premier président élu au suffrage universel. Nous nous connaissons depuis très longtemps et j’ai connu et admiré son père Mustafa rencontré au début des années soixante dix.

Q - Les Kurdes irakiens ont apprécié le rôle de la France dans la décision de créer une zone kurde pacifiée, en 1991, avec l’adoption de la résolution 688 du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous considérons sincèrement que l’expérience démocratique dans la Région du Kurdistan est le fruit des efforts de la France pour le peuple kurde. Nous voudrions vous demander en quoi la France se sent actuellement concernée par cette région pacifiée qui est déjà sur la voie de la démocratie ?

R - Vous venez de mentionner le passé douloureux des Kurdes d’Irak et le rôle joué par les Nations unies, et notamment par la France, pour les protéger et garantir leur existence. Je m’en souviens très bien, puisque qu’avec notre consul général, Frédéric Tissot, nous étions sur les frontières en 1991. Nous avons vu cet effroyable exode de centaines de milliers de kurdes fuyant les bombardements. Ces familles entières, portant sur leurs dos leurs enfants et parfois leurs anciens, tentant désespérément de rejoindre la Turquie ou l’Iran. J’étais à HajOmran, à nouveau, pour apporter l’aide humanitaire nécessaire. Nous avons pris conscience avec Danielle Mitterrand et avec François Mitterrand que la protection des Kurdes relevait d’une décision du Conseil de sécurité. Nous nous sommes battus pour que la résolution 688 puisse être adoptée.

Nous sommes heureux de constater, aujourd’hui que le Kurdistan d’Irak est une région sécurisée, prospère où la démocratie avance. Et nous sommes surtout heureux de constater que les Kurdes jouent pleinement leur rôle au niveau de la construction de l’Etat irakien. Permettez-moi de saluer en particulier le président Talabani et ses prises de position sages et mesurées, face aux difficultés que traverse encore l’Irak. J’ai rencontré le président Talabani, Mam Jallal, il y a bien longtemps, dans les montagnes, avec mon grand ami assassiné Abdul Ramhan Ghassemlou, le très regretté Secrétaire général du Parti démocratique du Kurdistan iranien.

Q - Les Kurdes irakiens ont été victimes de nombreuses attaques chimiques et de la campagne militaire d’Anfal. Nous savons que la France a été le premier Etat à reconnaître le génocide des Arméniens. Nous serions particulièrement réconfortés si la France considérait les attaques chimiques et la tragédie d’Anfal comme un génocide.

R - C’est un sujet naturellement très douloureux que vous évoquez et je comprends, bien sûr, l’importance que le Kurdistan attache à ce que son passé ne soit pas ignoré et que les horreurs dont il a été victime soit reconnues comme il se doit.

L’Irak a été un pays martyr sous le régime de Saddam Hussein et le Kurdistan, en particulier, a payé un tribut très lourd. Personne n’oubliera la campagne de l’Anfal et son épouvantable bilan ainsi que la destruction de 90 % des villages kurdes. Les terribles images du gazage de Halabja restent dans toutes les mémoires et particulièrement dans la mienne : je m’y suis rendu à deux reprises. J’appuie personnellement toutes les initiatives actuelles des associations et des institutions qui souhaitent que ces massacres puissent, devant la communauté internationale et devant l’Histoire, être reconnus à leur juste mesure.

Aujourd’hui se construit un nouvel Irak, démocratique et respectueux de l’Etat de droit. Les droits de l’Homme progressent. La France est pleinement engagée aux côtés de tous les Irakiens pour les aider dans leur entreprise de reconstruction et de redressement.

Q - Le président Sarkozy a officiellement invité le président Barzani en France. Quel est le programme de cette visite ?

R - Comme je vous l’ai dit, la France relance ses relations avec l’Irak dans tous les domaines et s’intéresse à toutes les régions d’Irak. Dans ce cadre, le président Sarkozy a souhaité, lors de sa visite en Irak, inviter le président Barzani en France afin de faire le point plus spécifiquement sur les relations avec le Kurdistan d’Irak.

Au cours de sa visite, M. Barzani sera reçu par le chef de l’Etat, par le président du Sénat ainsi que par moi-même. Ces deux entretiens seront l’occasion d’évoquer la situation politique en Irak et dans la région autonome du Kurdistan mais aussi des thèmes régionaux, ainsi que les relations bilatérales et la coopération entre la France et la région kurde. Une lettre d’intention sera signée entre le président Barzani et moi-même qui trace le cadre de nos diverses coopérations, présentes et futures, tant économiques et commerciales que scientifiques et culturelles. Comme vous le savez, la France a déjà accueilli 73 boursiers kurdes dans ses universités, les premières fouilles archéologiques en Irak ont débuté près d’Erbil avec une équipe d’archéologues français, deux écoles françaises ont ouvert à Erbil et Souleymanieh, une coopération dans le domaine de la santé et de la santé publique a débuté et va se poursuivre. Un Centre culturel français, a, grâce à l’ancien Premier ministre Nechirvan Barzani, ouvert ses portes à Erbil.

Par ailleurs, M. Barzani étant entouré d’une importante délégation, des entretiens sont prévus pour les ministres des municipalités et du tourisme, des ressources naturelles, ainsi que la ministre du Travail et des Affaires sociales. Enfin, des rencontres seront organisées avec certains chefs d’entreprise français engagés au Kurdistan. L’ensemble de la délégation visitera également le musée du Louvre, en compagnie de chercheurs spécialistes du nord de l’Irak.

Q - Le consulat français a beaucoup contribué au développent des relations entre le peuple kurde et la France. Nous espérons sincèrement que cette relation se développera aussi dans les domaines politique et économique. Dans quelle mesure le gouvernement français est-il disposé à soutenir les investisseurs et les hommes d’affaires français à nous aider dans cette étape de développement et de reconstruction ?

R - La France a ouvert dès 2007, un consulat général à Erbil, dirigé par Frédéric Tissot, un très bon connaisseur du Kurdistan, un vieil ami des Kurdes, qui s’attache non seulement à développer la relation politique de par ses contacts avec les autorités de la région, mais également la relation économique, en aidant les entreprises qui souhaitent s’implanter au Kurdistan à y trouver leurs repères et à identifier de bons interlocuteurs. Le consulat général de France s’appuie pour cela sur l’antenne à Erbil de notre mission économique française en Irak. Et encore une fois, les progrès médicaux français, la médecine française, la santé publique devraient vous intéresser, car c’est l’un des piliers de la construction d’une société plus juste.

Une aide spécifique de l’Etat français a ainsi été octroyée à deux grandes entreprises travaillant dans le domaine de l’eau et de l’assainissement pour des projets d’envergure au Kurdistan. Diverses missions ont été organisées en 2009 et 2010 pour les producteurs de semences et de machines agricoles, pour des chaînes commerciales de grande distribution, et notamment Carrefour, des entreprises de transports, de gestion de l’eau et de l’électricité.

Une Maison française de l’agriculture et de l’environnement ouvrira ses portes prochainement, à Erbil. Elle répond à la demande du gouvernement régional kurde de dynamiser le secteur agricole et de lui apporter une expertise. Cette maison a également, bien sûr, une vocation nationale mais servira d’abord au développement local.

Q - En quoi le gouvernement français peut-il aider le gouvernement régional kurde dans les domaines de l’archéologie et du tourisme ?

R - La France est d’ores et déjà très engagée auprès des autorités irakiennes et des autorités du gouvernement régional du Kurdistan pour développer une coopération étroite dans le domaine de l’archéologie. Une première série de fouilles a été entreprise par le professeur Rouault, en avril, sur le site de Kilik Mishlik, dans les environs d’Erbil, en collaboration étroite avec le ministère des Municipalités et du Tourisme et avec le département d’archéologie de l’Université Salahaddin. Cette fouille remontant à des niveaux d’époque assyrienne a permis de collecter nombre d’objets archéologiques de grand intérêt (dépôt de fondation, vases, céramiques). La France s’apprête aussi à inaugurer, en octobre prochain, la Maison française de l’Archéologie et des Sciences sociales, antenne de l’Institut français du Proche-Orient, au sein de la citadelle d’Erbil et qui a vocation à travailler au Kurdistan mais aussi sur l’ensemble du territoire national. Le premier acte de cette coopération se traduira par un colloque qui se tiendra ainsi les 13 et 14 octobre prochain co-organisé par l’IFPO et l’Université Salaheddine d’Erbil. Un partenariat solide est déjà établi avec les départements de sciences politiques et d’archéologie de cette université, et des projets communs identifiés. Ce partenariat pourra s’étendre à d’autres universités comme, par exemple, celles de Bagdad et Mossoul.

Dans le domaine du tourisme, où le potentiel de développement est très important, la France se tient prête à répondre aux demandes du gouvernement régional kurde pour étudier toute forme de coopération. La France, première destination au monde pour les touristes, a un savoir-faire qui peut être très utile pour un développement harmonieux, et respectueux de l’environnement, du tourisme dans la région du Kurdistan d’Irak. On pourrait envisager ensemble les modalités de mise en place d’un "masterplan" du tourisme au Kurdistan./.

publié le 16/06/2010

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