L’OTAN "doit actualiser son logiciel", dit le Ministre

Politique étrangère - Lutte contre le terrorisme - OTAN - Turquie - Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères avec « Europe 1 » - Extraits

(Paris, 2 décembre 2019)

Q - Bonsoir, Jean-Baptiste Lemoyne. Il y a eu cet après-midi l’hommage aux Invalides pour les 13 militaires morts au Mali la semaine dernière. Emmanuel Macron l’a dit il y a quelques jours : il est prêt à revoir nos conditions d’intervention au Sahel. Cela veut dire quoi concrètement ?

R – Je souhaite toute mon émotion et toute l’émotion qui a été celle du public nombreux qui assistait à cet hommage national. Le président l’a dit : la liberté a souvent, hélas, le goût du sang versé. Parce que ces hommes sont tombés pour défendre nos valeurs, pour lutter contre le terrorisme islamiste et aujourd’hui on se rend bien compte qu’au Sahel, il faut que les Européens soient plus présents, à nos côtés, qu’ils ne le sont encore. Certains y sont déjà, les Britanniques, par exemple, avec un certain nombre d’équipages, d’hélicoptères d’ailleurs. La chancelière et le président ont lancé l’Alliance pour le Sahel pour aider en matière de développement à côté du G5 Sahel qui a vocation à donner des moyens aux armées du Sahel. Et nous allons monter en puissance avec d’autres Européens, notamment en matière de forces spéciales. C’est donc cet appel que nous allons continuer à faire aux Européens. Parce qu’Européens et Africains, nous sommes voisins. Quelques dizaines de kilomètres nous séparent au niveau de Gibraltar et soit nous réussissons ensemble, soit nous échouerons ensemble et échouer n’est pas une option.

Q - Les Européens doivent nous aider c’est ce que vous dites via la mission Takouba qui sera déployée dans les semaines, les mois qui viennent. Vous espérez que ce sera significatif, qu’après le décès tragique, la semaine dernière, de nos soldats, cela a pu donner un coup d’accélérateur pour dire : « maintenant aidez-nous vraiment. On a besoin de vous ».

R - On sent qu’il y a cette prise de conscience, cette mobilisation. Et puis je veux dire aussi que les États de la sous-région se mobilisent. Les chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, c’est un ensemble de l’Afrique de l’ouest, ont décidé de mettre un milliard d’euros pour avoir de meilleurs équipements, pour mieux entraîner les différentes armées et faire face à ce défi terroriste, qui est toujours menaçant.

Q - Toujours menaçant. Quand Jean-Luc Mélenchon dit : « Il faut trouver les moyens de ramener vite les soldats à la maison », vous lui répondez quoi ?

R - Je crois qu’on est à un moment où il faut s’abstenir de toute polémique. Ce qui compte, c’est la sécurité des Français, des Européens. Ces hommes étaient là-bas pour participer à cette sécurité, en luttant contre le terrorisme, et encore une fois je crains que nous soyons encore pour un temps certain sur ces théâtres d’opération, parce que tous ces éléments perturbateurs n’ont pas encore été neutralisés.

Q - Alors Emmanuel Macron a besoin d’alliés. Des alliés, il risque d’en croiser demain au sommet de l’OTAN à Londres. À Londres, il va aussi rencontrer le président turc Erdogan qui a eu des mots, disons-le, très virulents la semaine dernière que je vais citer quand même pour que tout le monde les ait en tête. Il a dit à l’adresse d’Emmanuel Macron : « Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale ». Est-ce que la France considère toujours la Turquie comme une alliée ?

R - Nous sommes, les uns et les autres, alliés au sein de cette alliance qu’est l’OTAN. On se rend bien compte avec les derniers événements dans le Nord-Est syrien…

Q - L’offensive de la Turquie contre les Kurdes.

R - Bien sûr, et puis également l’annonce d’un retrait américain d’un certain nombre de forces, que tous ces éléments n’ont pas été nécessairement discutés entre alliés. Donc, ce que le président a voulu pointer du doigt, c’est le fait qu’alors que cela marche bien au niveau de l’interopérabilité des matériels, du travail entre les militaires, il y avait un problème politique, de discussion stratégique. Il y a quelques jours nous commémorions les 30 ans de la chute de Berlin. Et c’était également ce Pacte de Varsovie qui s’écroulait. Face à cela, l’OTAN doit actualiser son logiciel. Nous fêtons les 70 ans de cette alliance. Le contexte géostratégique a changé.

Q - Au-delà de la question de l’OTAN dans sa globalité, avec la Turquie, qu’est-ce que vous attendez demain de la rencontre entre le président français et le président turc ? Après ces propos, l’ambassadeur turc a été convoqué. Vous savez d’ailleurs comment ça s’est passé un petit peu au Quai d’Orsay ?

R - Notre secrétaire général du Quai d’Orsay, François Delattre a bien dit que les insultes n’avaient pas droit de cité dans les relations internationales, entre gouvernements, que nous attendions surtout des réponses de fond et je crois que l’ambassadeur turc a convenu que le cadre et les mots n’étaient sûrement pas les bons.

Q - L’ambassadeur de Turquie en a convenu. C’est ce que vous nous dites ce soir ?

R - Exactement.

Q - Et du coup, pensez-vous que l’on peut avancer sur la question syrienne avec Recep Erdogan ? Parce que c’est tout de même cela la question, c’est une rencontre qui aura lieu demain avec Mme Merkel, M. Johnson, les Allemands et les Anglais, le président turc et le président français, peut-on encore espérer des avancées, depuis cette offensive contre les Kurdes ?

R - Nous parlions tout à l’heure du terrorisme islamiste au Sahel ; de la même façon en Syrie, nous n’avons pas le droit de laisser croître à nouveau ce terrorisme islamiste-là. Daech a été défait, mais certains hommes manifestement auront peut-être la tentation de vouloir à nouveau recréer des cellules. C’est pour cela qu’il est important de rester mobilisés face à ce défi.

N’oublions pas que c’est du Levant qu’un certain nombre d’attaques sur le sol européen, et notamment français, ont été commanditées. C’est donc un impératif que de devoir être en combat face à ces éléments extrémistes.

Q - Savez-vous ce qu’Emmanuel Macron a l’intention de dire à Recep Erdogan, demain, en le voyant ?

R - Cela leur appartient, ils le communiqueront a posteriori, mais comprenez que sur ces sujets importants, les chefs d’État doivent aussi avoir la parole libre, entre eux, sans que nous les commentions en amont.

(…)

Q - Merci, Jean-Baptiste Lemoyne, d’avoir été mon invité.

R - Merci à vous./.

publié le 11/12/2019

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