L’Open Access en question

L’Open Access, la mise à disposition gratuite des informations scientifiques, fait désormais partie de la stratégie pour la recherche et l’innovation britannique. Alors que le gouvernement y voit une solution pour renforcer l’impact de sa recherche et favoriser l’innovation, des questions demeurent sur le modèle de diffusion à adopter ainsi que sur son financement.

Pour les publications scientifiques, l’Open Access signifie pouvoir accéder gratuitement aux articles en ligne plutôt que de payer pour une revue. Pour les données scientifiques, cela signifie les partager et autoriser leur réutilisation.

Le Royaume-Uni s’était d’abord prononcé en faveur de l’Open Access dans le cadre de son "Transparency Agenda". Puis dans son rapport de décembre 2011 sur la recherche et l’innovation, le gouvernement britannique a demandé que toute publication scientifique, financée par l’état, soit accessible en ligne gratuitement. Quelques mois avant, en septembre 2011, un groupe d’experts avait été nommé pour réfléchir à la mise en place de l’Open Access. Ses recommandations sont attendues pour le printemps 2012.

Pour ses défenseurs, l’Open Access permet une plus grande diffusion des travaux de recherche et augmente leur impact. Un meilleur accès aux données scientifiques augmente aussi la qualité des résultats de recherche et favorise l’innovation. Une récente étude suggère que l’adoption de l’Open Access au Royaume-Uni permettrait une augmentation du retour sur investissement en R&D de 184 à 386 millions de livres sur une période de 20 ans(1).

On assiste aujourd’hui à une tendance de fond en faveur de l’Open Access. Il a été estimé en 2009 que 20% de tous les articles disponibles dans des revues scientifiques étaient également accessibles gratuitement en ligne. Un nombre croissant d’organismes britanniques de financement de la recherche - dont les Research Councils - ont adopté une charte de l’Open Access. Les chercheurs ont alors pour obligation de rendre leurs publications gratuitement accessibles. De ce fait, beaucoup d’éditeurs autorisent aujourd’hui aux auteurs de mettre en ligne une version archivée de leur article quelques mois après sa publication. C’est ce que l’on appelle le modèle "Green Open Access Auto-archiving" ou "Green OA". L’autre modèle appelé "Gold OA" consiste à rendre les articles directement et gratuitement accessibles lors de leur publication. En retour, la revue scientifique reçoit des "frais de traitement d’article". C’est habituellement à l’organisme de recherche, dont dépend l’auteur de l’article, qu’il incombe de payer ces frais de traitement.

"Green OA" ou "Gold OA" ?

Dans le cas du modèle "Green OA", le coût de publication continue d’être financé via les abonnements à la revue, mais n’importe qui peut ensuite accéder aux articles archivés en ligne. Cet archivage a cependant un coût pour les éditeurs. Il est donc habituellement demandé aux organismes de recherche de participer au financement du dépôt d’archives (repositories). En retour, afin de maximiser cet investissement, les revues pourraient se voir contraindre de réduire la période "d’embargo" pendant laquelle l’article est uniquement accessible dans la revue payante.

Pour le modèle "Gold OA", le coût de publication passe typiquement du lecteur à l’auteur sous la forme d’un "frais de traitement d’article" qui est à la charge de l’organisme de recherche. On parle de mode de financement inversé. Le "Gold OA" est considéré par le RCUK - l’organisme qui chapeaute les sept Research Councils britanniques - comme le modèle le plus rentable à long terme. Néanmoins le coût de transition est plus élevé que pour le passage au modèle "Green OA". Il est estimé à 7 millions de livres pour le Royaume-Uni. Il existe aussi une incertitude sur l’impact qu’aura le modèle "Gold OA" sur le coût global d’une publication. Le risque étant que la publication d’un article devienne plus cher au Royaume-Uni que dans les autres pays. Pour les universités et organismes de recherche, la charge supplémentaire due aux "frais de traitement d’article", devrait être contrebalancée par la réduction des abonnements aux revues. Mais là encore, des incertitudes demeurent, d’autant que les frais de traitement demandés varient en fonction des revues. On estime que le modèle reste avantageux pour les universités et organismes de recherche si les frais de traitement restent en deçà de 2000 £ par publication. Aujourd’hui la moyenne est de 1500 £ par article.

Quelques éditeurs seulement ont aujourd’hui fait le choix de l’Open Access pour tous leurs journaux. C’est le cas de la Public Library of Science, de BioMed Central et d’Hindawi. D’autres gros acteurs comme Elsevier ou Nature proposent depuis peu des revues en Open Access. Enfin quelques éditeurs ont fait le choix d’un modèle hybride où l’auteur peut opter pour une publication en "Gold OA" en s’acquittant des frais de traitement.

Ouvrir les données scientifiques sans entraver le travail des chercheurs

Il existe un grand nombre de bénéfices à l’ouverture des données de recherche. Cela permettrait de mieux détecter et corriger les erreurs et de dissuader la publication de résultats partiaux ou biaisés. Les récentes polémiques, dont la publication frauduleuse d’emails d’un chercheur en Climatologie de l’Université d’East Anglia en novembre 2009, ont accentué la demande du public pour plus de transparence sur les données scientifiques, en particulier lorsque celles-ci ont un impact potentiel sur des décisions politiques. C’est dans cet esprit qu’a été rédigée la loi britannique sur l’accès à l’information, le Freedom of Information Act (FOI), augmentant la pression sur le travail des chercheurs.

La plupart des agences de financement et des revues scientifiques britanniques demandent aux chercheurs de joindre à leur publication les données nécessaires à la compréhension de leur analyse. Cependant, les organismes de recherche et universités estiment qu’il y a un juste milieu à trouver entre l’ouverture des données scientifiques et la protection du processus de recherche et de la propriété intellectuelle. Les universités ont exprimé leur crainte concernant le FOI. Les chercheurs pouvant être contraints de publier leurs données avant la publication de leurs résultats. Ce qui peut compromettre le processus de recherche, voire les potentielles collaborations commerciales. Pour cette raison, les universités demandent à inclure dans le FOI une exemption pour les travaux de recherche en cours. La décision relative à un possible amendement de la loi n’interviendrait pas avant fin 2012.

Protéger les données personnelles

Dans les domaines des sciences sociales et des recherches biomédicales, la diffusion des données scientifiques se confronte également au problème de la protection des données personnelles. Le Data Protection Act (DPA) de 1998 réglemente le traitement des données personnelles au Royaume-Uni. Il est une retranscription de la Directive européenne sur les données personnelles de 1995. Le DPA concerne tout jeu de données permettant d’identifier des personnes. Les données rendues anonymes, en principe, échappent à cette loi. Mais cette partie de la loi est de plus en plus contestée. Car, avec l’explosion des jeux de données, il devient aujourd’hui possible de ré-identifier une personne en croissant plusieurs bases. C’est une des raisons pour lesquelles la Commission européen∆ne a proposé une révision de la directive sur les données personnelles. En attendant que la Directive soit adoptée par le Royaume-Uni, le think tank RAND préconise une régulation reposant sur l’adoption des meilleures pratiques plutôt que sur l’instauration de règles strictes sans distinction.

L’Open Access, le futur de la communication scientifique ?

Avec plus de 7% du total des articles publiés dans des revues à comité de lecture, les chercheurs britanniques se classent deuxièmes derrière leurs homologues américains. Il en va de même pour les citations d’articles scientifiques (second avec 12% des citations). La politique volontariste du gouvernement britannique en faveur de l’Open Access aura donc à n’en pas douter un impact sur l’ensemble du système de publication scientifique. Face au modèle du "publish or pe∆rish") de plus en plus critiqué par la communauté scientifique, l’Open Access apparait comme une opportunité de repenser les modes de financement et pouvoir valoriser la qualité sur la quantité. Le Royaume-Uni a par exemple déjà commencé à réfléchir à une modification de son processus d’évaluation de la recherche, le Research Excellence Framework (REF), dont les résultats conditionnent les financements attribués aux équipes de recherche.

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Quand des chercheurs décident de boycotter Elsevier

Plus de 5000 chercheurs ont décidé de ne plus soumettre leurs publications dans des revues de l’éditeur Elsevier pour protester contre ses pratiques tarifaires trop élevées. C’est à la suite d’un billet de Timothy Gowers, mathématicien à l’université de Cambridge, que le mouvement a débuté en décembre 2011. Les chercheurs, qui ont créé le site thecostofknowledge.com pour l’occasion, entendent également dénoncer les récentes positions d’Elsevier en faveur des projets de lois américains anti-contrefaçons SOPA et PIPA (finalement rejetés). Elsevier a réagit en arguant sur le coût de téléchargement de ses articles sur Internet qui n’avait jamais été aussi bas.


Notes :
- [1] Heading for the open road, RIN, 2011, http://bit.ly/xcoQVz


Sources :
- POSTNOTE, numéro 397, janvier 2012, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/m6ygL
- BE Royaume Uni 112, 17/11/2011, http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68211.htm
- The Guardian, 08/12/2011, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/7AZJu
- New Scientist, 14/02/2012, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/tU42W


Auteur : Pierre Chrzanowski

publié le 19/03/2012

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