La France n’est pas isolée sur la taxe GAFA, selon la Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes

Politique étrangère - OTAN - GAFA - Budget européen - PAC - Défense européenne - Entretien de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargée des affaires européennes avec BFM Business TV - Extraits

(Paris, 5 décembre 2019)

Q - Bonjour Amélie de Montchalin.

R - Bonjour.

Q - Merci d’être avec nous. Vous êtes secrétaire d’État en charge des affaires européennes. (…) Rapidement, parce qu’il y a plein d’autres questions, on va parler de taxe GAFA, budget européen, où on a l’impression que ça commence plutôt mal, toutes ces images qu’on a vues sur ce sommet de l’OTAN avec cette vidéo incroyable où on voit Justin Trudeau, Boris Johnson, Emmanuel Macron se moquer de Donald Trump qui du coup est reparti, Donald Trump qui insulte le président français, on est dans un monde de fous, on est dans un jardin d’enfants !

R - Le président de la République a dit qu’il ne commentait pas les vidéos, moi je veux regarder ce qui s’est passé sur le fond. Vous savez, quand on dit…

Q - Non, non mais sur le climat, ne commentez pas la vidéo, mais sur le climat, on n’a jamais connu ça, Amélie de Montchalin !

R - Il y a eu beaucoup d’épisodes, on peut revenir dans les années 2003 quand il y avait l’histoire de la guerre en Irak, il y a eu beaucoup de moments où les alliés entre eux ont des discussions plus ou moins amicales ou faciles. Pourquoi là le contexte est particulier ? Parce que nous avons besoin de clarifier quels sont les objectifs de l’OTAN. Bien sûr quand vous vous lancez dans des discussions sur les objectifs, quand vous ne faîtes pas juste de la tuyauterie ou des changements de tournevis, vous êtes vraiment dans le coeur de la mission de l’OTAN...

Q - Provocation d’Emmanuel Macron sur…

R - Ce n’est pas une provocation !

Q - …mort cérébrale…

R - Ce n’est pas une provocation. Qu’est-ce que l’on cherche ? On cherche le sursaut et on cherche la lucidité, il faut que nous puissions regarder la situation, la Turquie a fait des choses au nord de la Syrie qui ne sont pas exactement ce que l’on pouvait attendre d’un allié. Vous avez des acteurs qui achètent des matériels, la Turquie à nouveau, qui viennent d’endroits où ce n’est plus interopérable. Donc, vous avez des questions qui se posent, vous avez au Sahel une menace terroriste sur laquelle on pense qu’on doit pouvoir faire plus ensemble. Et donc le président de la République pourquoi dit-il cela ? Parce qu’il dit « on peut faire comme si de rien n’était » et laisser s’affaiblir une solidarité qui est essentielle, ou on peut vouloir créer une souveraineté européenne, qu’entre Européens on dise des choses ensemble et puis que dans l’OTAN on se repose des questions : qui sont nos amis ?où est la menace ? qu’est-ce qu’on cherche à faire ensemble ? Vous savez, ça a été créé face au pacte de Varsovie pendant la Guerre froide !

Q - Les 70 ans de l’Alliance atlantique.

R - On vient de fêter les 30 ans de la chute du mur, 30 ans après la chute du mur on a peut-être le droit de se demander pourquoi on fait tout ça ensemble, ça ne veut pas dire qu’on remet en cause l’institution mais il faut qu’on clarifie ces objectifs et c’est ce qui a été acté ensemble hier à Londres. Je tiens toujours à insister parce que souvent quand on fait les chroniques on chronique toujours un peu l’écume des choses…

Q - C’est un peu fascinant ce à quoi on a assisté hier.

R - …mais si vous regardez les conclusions de ce sommet pour moi elles sont intéressantes, elles sont productives et nous pourrons réfléchir ensemble à nos objectifs.

Q - Là aussi, où Donald Trump, cette fois-ci, a mis les pieds dans le plat, c’est sur la taxe GAFA ; il a menacé la France de toutes les sanctions possibles sur le plan commercial. Hier, Bruno Le Maire était à un Eurogroupe pour essayer de rassembler les Européens. Est-ce que la France est un peu isolée sur cette question, sur la taxe GAFA ? J’ai vu les déclarations du porte-parole de la Commission européenne, mais… ?

R - Nous ne sommes pas isolés. D’abord c’est la souveraineté, là aussi, qu’est-ce que cela veut dire, la souveraineté ? C’est être capable de pouvoir prendre des mesures parce que nous pensons qu’elles sont bonnes. On pense que c’est bon, en France et, d’ailleurs, il y a d’autres pays, la République tchèque, par exemple, qui a prévu de faire la même chose, de mettre une taxe qui n’est pas totale sur des gens qui ne payent…

Q - Est-ce que l’Europe, est-ce que les Allemands sont derrière nous ?

R - Mais sur des gens qui ne payent pas aujourd’hui d’impôts, ils bénéficient du Marché commun, ils bénéficient de notre capacité de pouvoir d’achat et ils ne participent pas à notre marché. Donc c’est un droit souverain, et ce que dit l’Europe c’est qu’elle sera bien sûr unie pour protéger, pour répondre s’il faut répondre pour que n’importe quel pays en Europe ait le droit souverainement de prendre des décisions. Ce que Phil Hogan, qui est maintenant commissaire au Commerce extérieur européen, ce que le porte-parole de la Commission européenne, ont dit, c’est que bien sûr l’Europe sera unie pour répondre aux États-Unis afin que la France ne se retrouve pas la cible de toutes les critiques.

Q - Et donc qu’est-ce qui se passe là, l’OCDE continue à discuter, on a vu les déclarations du secrétaire d’État au Commerce, Steven Mnuchin, qui dit…

R - Vous vous souvenez à Biarritz, on avait un principe qui était de dire : « dans le cadre de l’OCDE la France, les Etats-Unis, tous les pays européens discutent pour qu’on ait une taxe sur le digital, dans le cadre de l’OCDE on se mettra d’accord. Et si la taxe qui sort de l’OCDE est un peu différente de celle qu’on aura mise en place en France dès 2019 on ajustera les choses », ce qui était du bon sens. La question qu’on se pose maintenant c’est qu’est-ce que vont faire les États-Unis à l’OCDE, est-ce qu’ils sont…

Q - Ils ont dit qu’ils étaient prêts à discuter dans le cadre de l’OCDE !

R - Très bien, dans ce cas-là on garde l’accord qu’on a eu à Biarritz qui est de dire « discutons dans le cadre de l’OCDE, vous nous direz si vous êtes pour ou si vous vous êtes contre, on appliquera une taxe… »

Q - Mais en attendant on applique la taxe GAFA…

R - C’est ce qu’on s’était dit, c’est qu’on l’appliquerait, et si jamais la taxe de l’OCDE…

Q - Mais du coup les rétorsions commerciales, les menaces du moins sur le champagne notamment et sur d’autres…

R - Et donc on va arrêter les menaces, ce n’est pas comme cela que l’on se parle entre alliés, ce n’est pas non plus comme cela que l’on gouverne les affaires…

Q - Oui, allez dire cela à Donald Trump, Amélie de Montchalin…

R - Oui, mais ce que j’ai entendu aussi c’est que Donald Trump et Emmanuel Macron se sont dit qu’ils allaient continuer à discuter, qu’ils avaient pris l’un et l’autre un engagement réciproque à Biarritz il y a quelques mois et donc on tient ça. Mais, vous savez, c’est important dans l’action qui est la mienne qu’on amène les uns et les autres à tenir leur parole parce que sinon le monde devient chaotique et on prend tout le monde par surprise en permanence, si on a un accord, on le tient !

Q - Oui, mais c’est un peu le cas.

R - Et donc nous, Européens, nous avons un accord, nous le tenons. Après nous ne sommes pas naïfs et donc si, bien sûr, il y a des mesures de rétorsion, tout comme ce que l’on a fait avec d’ailleurs les précédentes mesures, liées à AIRBUS et à BOEING. On se serre les coudes, on est prêt à répondre et on protège surtout les acteurs qui pourraient être impactés sur le terrain.

Q - Budget européen, parce qu’il y a des discussions autour du budget européen même si la nouvelle Commission vient d’entrer en fonction avec la présidence finlandaise, on a vu des révélations par des confrères qui ont montré, vous le savez, qu’en l’occurrence par exemple on veut faire une Europe puissante, on veut faire une Europe de la défense et le budget européen tel qu’il est prévu, divisé par deux !

R - On va reprendre les choses…

Q - Oui, mais c’est vrai !

R - …on est dans le cadre d’une négociation, il est vrai que la présidence finlandaise, qui doit consolider toutes les positions, a proposé une chose, il y a des choses qui me vont très bien, il y a plus d’argent pour la PAC,

Q - …mal ciblé, mais on va en reparler.

R - ce qui est une bonne nouvelle parce que c’est un élément de souveraineté, là aussi c’est comment on a une autonomie, que ce qui se passe dans nos assiettes ça soit des choses qui soient liées à nos normes, à la volonté que ce soit nos agriculteurs qui nous nourrissent.

Q - …impact sur le revenu des agriculteurs, vous le savez.

R - Il y a encore du travail technique mais c’est une très, très bonne nouvelle que nous ayons pu affirmer, 20 pays ensemble ont dit : il faut plus d’argent pour les agriculteurs, après il faut encore qu’on affine les choses. Sur la défense, évidemment que c’est inacceptable, évidemment au moment même où on dit qu’on veut une Europe qui puisse s’affirmer dans le monde, qu’Ursula von der Leyen elle-même dit « on veut une Europe ambitieuse », que le président de la République depuis deux ans a mis ça tout en haut de l’agenda, on a créé l’idée d’un fonds européen de défense, maintenant il faut qu’on lui donne les moyens. Vous imaginez bien que sur ce sujet, pour nous c’est une ligne rouge, à la fin il faut qu’on soit tous d’accord, pour nous il n’y aura pas d’accord, s’il n’y a pas plus de moyens pour la défense. Les choses doivent…

Q - Difficile à faire bouger, les choses.

R - Oui, moi c’est mon travail quotidien, je peux vous dire aujourd’hui que dans la proposition, il y a des progrès. Il y a des progrès sur la fin des rabais, il y a des progrès sur des ressources propres européennes, il y a des progrès sur l’agriculture, sur le soutien aux régions de transition, tous ces territoires intermédiaires, qui étaient ceux où il y avait des Gilets jaunes, que l’Europe puisse continuer à soutenir leur développement économique. Tout cela, ce sont des progrès, ce n’était pas le cas, il y a six mois. Donc, on a avancé.

Après, sur la défense, on a encore du travail à faire, parce qu’on voit bien qu’on ne peut pas juste avoir des discours si on n’est pas capable de créer une industrie européenne de défense, beaucoup de ce qu’on se dit aujourd’hui ne peut pas marcher dans les faits. Et ce que l’on veut avec le président de la République, ce n’est pas juste avoir des grandes ambitions, c’est que l’on ait des résultats et que dans cinq ans…

Q - Oui, il y a une contradiction européenne mais là, ce qui va dans votre sens, c’est ce que nous disait Thierry Breton, ici même. Merci beaucoup, Amélie de Montchalin, d’avoir été avec nous./.

publié le 27/12/2019

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