La physique britannique traverse une grave crise financière

La hausse globale du budget de la science et de l’innovation annonçée dans le cadre de la Comprehensive Spending Review 2007 (voir Actualités Scientifiques au Royaume-Uni, octobre 2007, p. 29) masquait en fait une situation très délicate pour le financement d’une partie de la recherche en physique britannique. En effet, si la hausse moyenne du budget total des conseils de recherche entre 2007-08 et 2010-11 s’élève à 18 %, le conseil de recherche Science and Technology Facilities Council (STFC, le conseil de recherche pour les grands équipements) fait figure de parent pauvre : la hausse de son budget ne devrait être que de 13,6 %, la deuxième plus basse après celle du conseil de recherche Arts and Humanities Research Council (AHRC, le conseil de recherche pour les arts et les sciences humaines) qui devrait s’élever à 12,4 %. En revanche, les conseils de recherche Engineering and Physical Sciences Research Council (EPSRC, Conseil de recherche pour les sciences physiques et de l’ingénieur) et Medical Research Council (MRC, Conseil pour la recherche médicale) devraient voir leur budget augmenter respectivement de 18,6 et de 30,1 %.

Or, la hausse du budget du STFC ne lui permettra pas de suivre le calendrier des dépenses établi par le conseil : celui-ci se retrouve face à un « trou » de 80 millions de livres (environ 104 millions d’euros) une fois que les coûts de fonctionnement des grands équipements, l’obligation pour les financements accordés par le conseil de couvrir 80 % des coûts économiques réels totaux des équipes de recherche et l’inflation ont été pris en compte. Du côté des grands équipements, il semblerait bien que ce déficit soit dû, entre autres, aux coûts de fonctionnement (et non de construction) du synchrotron Diamond et de la seconde station de la source de neutron ISIS. Le STFC explique que ces coûts de fonctionnement sont supérieurs à ceux de leurs prédécesseurs du fait de la « sophistication et de la productivité accrue » des installations. Contraint d’économiser, le SFTC a annoncé, dans son Delivery Plan publié le 11 décembre 2007, des coupes budgétaires qui devraient concerner à la fois les financements récurrents de projet de recherche et la participation à de grands équipements de recherche internationaux. Lors d’une réunion tenue à la mi-décembre 2007, Keith Mason, directeur général du STFC a évalué à 25 % la coupe qui devrait s’appliquer aux financement des projets de recherche (les grants). Mais cette réduction ne dégagerait que 40 millions de livres d’économies. Les 40 millions restant seront obtenus à travers le désengagement du Royaume-Uni d’un certain nombre de projets internationaux :

  • Physique des particules : la priorité britannique principale reste le Grand Collisionneur de Hadrons (le LHC pour Large Hadron Collider) du CERN. En revanche, tout investissement dans le Collisionneur Linéaire International (l’ILC pour International Linear Collider) cessera. Quant à la stratégie d’investissement suivie dans le domaine des neutrinos, elle sera décidée en fonction des résultats des plans de restructuration du conseil.
  • Physique nucléaire : les investissements seront concentrés sur les programmes présentant la priorité la plus élevée.
  • Astrophysique des particules : le conseil réexaminera son niveau d’investissement dans un certain nombre de projets, incluant les expériences pour la détection des ondes gravitationnelles (par exemple GEO600 et Advanced LIGO), pour la détection directe de la matière noire (par exemple Zeplin III dans la mine de Boulby) ainsi que l’expérience CLOVER concernant le rayonnement cosmique microonde. Le STFC cessera tout investissement dans les expériences d’astronomie des rayons gamma de haute énergie.
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L’observatoire Gemini North avec la trace des étoiles du Sud
Crédit : Gemini Observatory/AURA
  • Astronomie : il s’agit probablement du domaine le plus touché. Il ne sera pas nécessaire de prendre avant 2010 les décisions concernant la construction de l’ELT (pour Extremely Large Telescope, le très grand télescope) et du Square Kilometre Array (SKA, le plus grand réseau de radiotélescopes au monde) : en conséquence, le Royaume-Uni continuera à participer aux études de conception de ces deux projets. Mais le STFC se retirera de tout investissement futur dans les deux télescopes de 8 mètres Gemini (où le Royaume-Uni est partenaire à hauteur de 23,8 %) mais négociera avec ses partenaires internationaux pour conserver un accès à Gemini North. Il continuera toutefois d’investir dans le télescope James Clerk Maxwell situé à Hawaï afin d’exploiter la caméra SCUBA 2 développée au Royaume-Uni.
    En revanche, le conseil finalisera les plans de réduction de son investissement dans le groupe de télescopes Isaac Newton (Iles Canaries). Il cessera aussi tout soutien aux installations au sol dédiées à la physique de l’ensemble Terre-Soleil. De plus, les financements de projet de recherche prendront en compte l’accès réduit aux installations. L’opportunité d’investir dans le fonctionnement de UKIRT (pour UK Infrared Telescope, le télescope infrarouge britannique, Hawaï), du réseau Merlin, du télescope Liverpool, d’AstroGrid ou dans le Dark Energy Survey américain sera également réévaluée. En termes d’investissement domestique, la priorité sera accordée à l’achèvement des projets engagés dans le cadre de trois missions de l’Agence Spatiale Européenne (l’ESA), soit : les instruments construits par les britanniques pour les télescopes Herschel et James Webb ; le développement de capacités d’analyse de données scientifiques pour la mission GAIA ; la participation à la sonde BepiColombo à destination de Mercure. Il est prévu que le soutien accordé après leur lancement aux missions existantes soit réduit d’environ 30 %.
  • L’exploration spatiale : le conseil prévoit de maintenir son niveau actuel d’investissement dans le programme Aurora de l’ESA. Le programme ExoMars sera considéré fin 2008, période qui sera également propice à la réévaluation des investissements futurs dans le programme Aurora.
  • Les sources de lumière : l’investissement dans le programme de mise à jour de l’European Synchrotron Radiation Facility (ESRF, situé à Grenoble) sera évalué en même temps que d’autres programmes d’investissement. Une nouvelle proposition pour la source de lumière de nouvelle génération sera présentée fin 2009 (voir ce numéro p. 29). En parallèle, le Royaume-Uni participera au projet XFEL (pour European X-ray Free Electron Laser, le laser européen à rayons X et à électrons libres) qui sera construit à DESY (Hambourg, Allemagne). Le synchrotron SRS de Daresbury sera fermé au 31 décembre 2008.
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    Hall expérimental d’ISIS, la source de neutrons du RAL
    Sources : ISIS/CCLRC
  • La diffusion de neutrons : les scientifiques britanniques ont accès à deux sources de neutrons, ISIS (Rutherford Appleton Laboratory) et l’Institut Laue Langevin (ILL à Grenoble). A court terme, et compte tenu des contraintes financières, le SFTC envisage de réduire l’accès des utilisateurs universitaires britanniques à ISIS. L’ampleur de cette réduction devrait être déterminée d’ici fin février 2008.
    L’organisation de la seconde phase de développement de la deuxième cible d’ISIS dépendra de la flexibilité financière du conseil. En revanche, le STFC continuera d’investir dans l’amélioration des instruments de l’ILL, dans le cadre d’ILL20/20, le programme de mise à niveau de la machine.
  • Les lasers : la priorité est accordée à l’exploitation du système laser Astra Gemini. Dans le cadre des ressources financières disponibles, le STFC a l’intention d’engager un programme de mise à niveau de ses machines. Enfin, le Royaume-Uni continuera son implication dans le projet HiPER en cherchant à héberger cette installation internationale.

De plus, à partir du 31 mars 2008, le SFTC devra absorber, dans une limite de 6 millions de livres (environ 8 millions d’euros), les augmentations des souscriptions britanniques aux grands équipements internationaux dues aux variations de taux de change et aux changements dans les revenus nationaux nets. Enfin, le conseil soutiendra financièrement les deux campus pour la science et l’innovation d’Harwell et de Daresbury.

Les réactions, fortes et nombreuses, ne se sont pas fait attendre, d’autant plus que l’annonce s’est produite comme un coup de tonnerre, sans avertissement ou consultation préalable de la communauté des physiciens britanniques. Et il apparaît maintenant que le STFC avait fait part de ses craintes au Ministère compétent, le Department for Innovation, Universities and Skills, dès juillet 2007.

Les physiciens, souvent furieux, s’inquiètent du fait que le financement de certains départements universitaires de physique provienne pour la majorité de STFC. Dans le cas où des financements de projets de recherche récurrents seraient purement et simplement supprimés, des universités se trouveraient privées de fonds sur lesquels elles comptaient. Ces institutions risquent alors de se trouver contraintes de réduire de façon significative le nombre de doctorants et de post-doctorants dans leurs laboratoires. Les physiciens craignent aussi que la publicité « négative » faite autour de la physique décourage les étudiants d’étudier cette matière à l’université.

La réaction des sociétés savantes britanniques s’est également avérée extrêmement vive : la Royal Astronomical Society juge les coupes budgétaires « sauvages » et estime que « O’Nions [le directeur général des conseils de recherche] et Pearson [le Secrétaire d’Etat pour la science] ont fait une sérieuse erreur de jugement en ne sauvegardant pas les départements de physique, à l’heure où l’on sait que la physique dans les écoles et les universités se trouve dans un état critique ». Faisant référence à ISIS et à Diamond, la RAS martèle également « [qu’] il est complètement inapproprié que les coûts des installations conçues pour la communauté scientifique au sens large, de la science des matériaux à la recherche médicale, retombent sur les lignes de financement de l’astronomie et de la physique des particules ». Cet argument est d’ailleurs repris par de nombreux membres de la communauté des physiciens britanniques.

Quant à la Royal Society (l’Académie des Sciences britannique), elle évoque un risque de « dommages sérieux » et explique que la situation, qu’elle qualifie d’inacceptable, a vu le jour parce que « le SFTC a été contraint par le Ministère dans la détermination de ses priorités et parce que les consultations avec les communautés pertinentes ont été inadéquates ». L’Institute of Physics se dit « très inquiet ». La communauté des astronomes et des physiciens des particules s’indigne d’autant plus que, lors de la fusion des conseils de recherche Particle Physics and Astronomy Research Council (PPARC) et Council for the Central Laboratory of the Research Council (CCLRC) pour donner naissance au STFC, elle avait reçu des assurances que ses financements de recherche seraient préservés.

En réponse Ian Pearson a annoncé qu’une revue de la physique au Royaume-Uni serait entamée mais les délais de celle-ci restent flous… et beaucoup de physiciens britanniques estiment que cette initiative ne changera rien aux difficultés budgétaires du STFC. Les députés du Innovation, Universities & Skills Select Committee ont, quant à eux, tenu le 21 janvier 2008 une audition publique de Keith Mason, le directeur général du STFC et de Ian Diamond, le directeur général du conseil de recherche Economic and Social Research Council (ESRC) qui assure la présidence de RCUK. Le Professeur Michael Rowan-Robinson, président de la Royal Astronomical Society, le professeur Peter Main, directeur pour la science et l’éducation à l’Institute of Physics, et Tony Bell, secrétaire national du syndicat Prospect ont également pu faire état de leur point de vue.


Sources :


Rédactrice : Dr Anne Prost

publié le 01/05/2009

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