Le Royaume-Uni craint la fuite des cerveaux

Selon les annonces officieuses faites par le gouvernement de coalition avant l’été, les coupes budgétaires de la majorité des ministères pourraient atteindre 25% à 30%. Les rumeurs devraient continuer à aller bon train jusqu’à ce que la revue budgétaire globale, "comprehensive spending review" (CSR), soit annoncée officiellement le 20 octobre 2010. D’autant plus que le ministre libéral démocrate du Department for Business, Innovation and Skills (BIS, ministère du Commerce, de l’Innovation et des Compétences), Dr Vince Cable, a également annoncé fin septembre 2010 une coupe de 6 M£ du budget de la science, qui toucherait en particulier la "médiocrité", les financements se concentrant essentiellement sur les meilleurs chercheurs et départements.

Depuis ces annonces officieuses, les acteurs de la recherche, du développement et de l’innovation (RDI) britannique se sont mobilisés pour mettre la pression sur le gouvernement et tenter de lui faire entendre raison. Ce sont ainsi les membres de la commission Science and Technology de la Chambre des Lords, la Royal Society, Sir David King (le précédent Chief Scientific Advisor de Tony Blair de 2000 à 2007), les chercheurs, les vice-chanceliers d’universités et les charities qui font entendre leurs voix depuis quelques semaines. Selon l’ensemble de cette communauté de la RDI, les dommages causés par une coupe budgétaire aussi drastique seraient non seulement graves dans l’immédiat, mais également de longue durée. Ils pourraient conduire à une génération "perdue" de scientifiques, à la fuite des cerveaux liée à la mobilité des talents, ou encore à des difficultés importantes d’attirer les meilleurs chercheurs étrangers sur le sol britannique.

Selon le Pr Sir John Krebs, président de la commission Science and Technology de la Chambre des Lords, "le message est clair : les talents scientifiques sont mobiles et se trouvent là où les ressources pour la recherche sont les meilleures. Ce ne sont pas des chercheurs souhaitant un meilleur salaire ; ce sont des chercheurs souhaitant les meilleures infrastructures, équipements et environnement pour mener à bien leurs recherches". Il estime que si une hémorragie de ces talents venait à se confirmer, la restauration pour le pays sera extrêmement ardue et de longue durée. Pour illustrer son propos, il rappelle que les coupes budgétaires de l’ère Thatcher dans les années 80 avait conduit à un exode des jeunes chercheurs. Aujourd’hui encore, le groupe d’âge de 55 ans reste sous-représenté dans le paysage universitaire britannique.

L’Association of Medical Research Charities (AMRC, association des charities finançant la recherche biomédicale), par la voix de son directeur général, suggère qu’une partie des dommages infligés à la recherche britannique a déjà pris place, arguant que les scientifiques britanniques de renom ont déjà tendance à parler d’un air abattu et résigné des perspectives de la RDI au Royaume-Uni. Le Wellcome Trust, pour sa part, fait écho à l’ensemble de ces inquiétudes en ajoutant que le financement de la recherche fondamentale est une condition sine qua non au maintien de l’industrie britannique.

Sir David King trouve la situation actuelle du Royaume-Uni assez ironique : il lui a été souvent demandé, par les gouvernements de pays tiers (France, Japon, Allemagne, Italie, etc.), d’expliquer la méthode suivie par le Royaume-Uni pour atteindre les niveaux d’excellence que l’on connaît (nombre de citations par livres sterling investies dans la recherche, nombre de prix Nobel ou de productions scientifiques (8% de la production mondiale pour 1% de la population mondiale)) pour un effort de financement national dédié à la RDI, en pourcentage de PIB, longtemps en dessous de la moyenne des pays de l’OCDE.

Le président de la Royal Society, Lord Rees, accompagné des vice-chanceliers (présidents) des six meilleures universités britanniques, met en garde le gouvernement de coalition contre les coupes budgétaires annoncées, en particulier à l’heure où de nombreux autres pays ont au contraire joué la carte du soutien à la recherche et à l’innovation pour favoriser la sortie de crise et relancer leur économie, parmi lesquels l’Allemagne, les Etats-Unis, la France, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud. Le Royaume-Uni se trouve donc relativement isolé parmi les pays riches lorsqu’il demande à ses scientifiques de produire davantage avec des moyens financiers réduits. Les conséquences de la crise se font déjà ressentir au Royaume-Uni, comme l’indiquent, de manière qualificative, ces quelques exemples :
- le Dr Carlos Gias travaille à University College London (UCL) sur la mise au point d’un traitement contre la dégénération maculaire liée à l’âge grâce à l’utilisation de cellules souches. Il indique que des chercheurs de son département sont partis pour Singapour en raison de l’impossibilité de trouver un poste au Royaume-Uni ;
- le Pr Brian Foster, physicien des particules à Oxford, suggère qu’il pourrait quitter le Royaume-Uni pour Hambourg (Allemagne) où la chancelière Angela Merkel était la première à annoncer de nouveaux investissements dans la recherche, l’éducation et les sciences.

Toujours dans la même veine, les vice-chanceliers rappellent également qu’ils commencent déjà à avoir du mal à retenir leurs meilleurs chercheurs en sciences médicales, et que le Royaume-Uni risque de perdre la première marche du podium dans ce secteur. Le secteur de la recherche sur les cellules souches, où le Royaume-Uni a été leader depuis son émergence au milieu des années 90, est particulièrement en danger. Le Pr Richard Sykes, président de la UK Stem Cell Foundation (Fondation Britannique pour les cellules souches), réaffirme que le Royaume-Uni doit pouvoir offrir aux chercheurs et à l’industrie le soutien nécessaire pour favoriser la traduction des résultats de recherche en application clinique, au risque de voir les scientifiques quitter le navire. Enfin, d’autres chercheurs, qui ne souhaitent pas quitter le pays, pensent en revanche à se réorienter vers la comptabilité, le droit ou la banque.

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La "Spending Review"

Cet exercice de programmation couvre une période de trois ans, deux SR consécutives partageant une année en commun. Les SR fixent les limites de dépenses des ministères et définissent les améliorations clés que le public peut attendre de ces dépenses. Eu égard à la science, la SR fixe un chiffre pour les dépenses de recherche du Science Budget et les dépenses d’enseignement via les conseils de financement.


Auteur : Dr Claire Mouchot

publié le 15/11/2010

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