Le Royaume-Uni n’a pas encore la confiance d’EDF Energy

Le Royaume-Uni a émis un fort souhait de renouveler son parc énergétique dans les années à venir, notamment en vue de la fermeture de nombreuses centrales à charbon et à gaz sur lesquelles le pays se repose encore fortement pour sa production d’électricité. Cependant, les mesures gouvernementales, jugées encore insuffisantes par les industriels, en refroidissent plus d’un quant à un investissement de long terme que représenterait la construction de nouvelles centrales nucléaires. C’est notamment le cas d’EDF, qui a repoussé sa décision finale pour un projet dans le Somerset, à Hinkley Point.

En termes d’émissions de gaz à effet de serre global, le Royaume-Uni a de quoi être fier. Avec une réduction de 36 millions de tonnes, soit 6% de réduction par rapport aux niveaux de 1990, les britanniques ont surpassé leurs objectifs du protocole de Kyoto (qui exige que les pays développés réduisent de 5% leurs émissions d’ici fin 2012), ainsi que les autres pays européens (5% de réduction pour la France, 2% pour l’Allemagne) [1]. Cependant, le Royaume-Uni possède encore un retard conséquent en termes d’énergie, avec un mix contenant encore plus de deux tiers d’électricité provenant de centrales à gaz et à charbon (voir Figures 1 et 2).

JPEG

Figure 1 : Répartition de la production britannique en 2011

Crédits : DECC, Energy Trends - September 2012

JPEG

Figure 2 : Répartition de la production britannique en 2012

Crédits : DECC, Energy Trends - September 2012

Malgré les nombreuses critiques sans cesse énoncées à l’encontre de l’énergie nucléaire, il est incontestable que c’est, à ce jour, une des formes de production électrique les plus économes en émissions de gaz à effet de serre. C’est notamment pour cela que, dans le récent rapport "Energy Technology Perspectives 2011 - Pathways to a Clean Energy System", l’agence internationale de l’énergie (IEA, International Energy Agency) a mis en avant l’énergie nucléaire comme indispensable, au moins temporairement, pour parvenir à limiter le réchauffement climatique à 4°C, voire 2°C d’ici 2050 [2].

Le Royaume-Uni, qui n’a pas connu de construction de centrales nucléaires depuis plus de 10 ans, souhaite ainsi renouveler son parc électrique, mais a cruellement besoin d’investisseurs étrangers pour atteindre ses objectifs en termes d’énergie nucléaire. Après l’abandon en mars dernier d’un projet de grande ampleur qui aurait dû être mené par les entreprises allemandes RWE et E.ON, c’est au tour d’EDF Energy d’exprimer des doutes sur son engagement sur le sol britannique. Comme pour RWE et E.ON, Vincent de Rivaz, Directeur d’EDF Energy, a annoncé fin octobre que le climat politique actuel et les mesures gouvernementales en vigueur ne lui donnaient pas suffisamment confiance en ce projet pour l’accepter définitivement. Outre les règlementations sur le marché de l’électricité, qui ont été sujettes à de nombreuses modifications au gré des gouvernements successifs, des inquiétudes ont également été formulées quant au fort risque de protestations publiques lors de l’installation de nouvelles centrales nucléaires, sans compter les coûts de construction, de fonctionnement et de gestion. Actuellement, EDF Energy possède et gère huit des 10 centrales nucléaires britanniques.

Lors d’une rencontre avec des ministres britanniques, Vincent de Rivaz a ainsi annoncé qu’il attendait un soutien plus concret de la part du gouvernement avant de s’engager dans un chantier de plusieurs années, plaçant ainsi de grands espoirs - mais aussi des revendications - sur la réforme du marché énergétique à venir (EMR, Electricity Market Reform). Parmi les craintes formulées par EDF Energy, figurent notamment des règlementations sur la gestion des déchets nucléaires, et celle de la fin de vie de la centrale, qui représentent toutes deux d’importantes contraintes à la fois techniques et financières.

L’EMR, actuellement à l’état de brouillon et d’ores et déjà vivement critiquée par les entreprises de production d’énergies renouvelables, devrait être annoncée sous forme définitive au courant de l’automne. Elle contiendra notamment plusieurs directives censées inciter les investissements dans les énergies économes en carbones, telles que :
- les "Contracts for Difference" (CfD), des instruments long-terme visant à fournir des conditions stables et prévisibles, permettant d’inciter les entreprises à investir dans les énergies faibles en carbone ;
- des "Investment Instruments", ici aussi sur le long terme, qui permettront de favoriser les investissements avant la mise en place définitive des CfD ;
- le "Capacity Market" qui aura pour vocation de renforcer la sécurité énergétique du pays (production, diffusion...) ;
- les "Conflict of Interest and Contingency Arrangements" , destinés à vérifier la légitimité de l’institution qui délivrera les diverses autorisations ;
- les "Renewable Transitional", des accords de transition, favorisant les investissements dans le cadre des obligations en termes d’énergies renouvelables, et
- les "Emission Performance Standard" qui fixeront des limites d’émission de dioxyde de carbone pour les centrales fonctionnant aux énergies fossiles.

NuGen, un consortium regroupant GDF Suez et Iberdrola (compagnie espagnole d’énergie éolienne), envisage aussi la construction de centrales nucléaires en Cumbria, mais il est très peu probable qu’une décision finale soit prise rapidement, certains officiels ayant annoncé qu’un tel engagement pourrait attendre jusqu’en 2015. Toujours dans la région de Cumbria, de nouveaux soucis sur le sujet du nucléaire ont émergé après le report d’une décision de conseils locaux sur l’enterrement des déchets nucléaires [3].

Il est à noter que, quelques jours après l’intervention de Vincent de Rivaz au Parlement, la compagnie japonaise Hitachi a officialisé le rachat d’Horizon Nuclear Power (communiqué de presse du 30 octobre 2012), exprimant une volonté de construire 2 à 3 réacteurs sur leurs deux sites acquis (Wylfa, sur l’île d’Anglesey, au nord du Pays de Galles, et Oldbury, dans les West Midlands) [4].

Dans ce contexte tendu et incertain, une porte-parole du Department of Energy and Climate Change (DECC, Ministère de l’énergie et du changement climatique) a déclaré : "De nombreux investisseurs potentiels ont exprimé un fort intérêt dans le nucléaire britannique. Nous sommes confiants quant à la capacité des politiques stables et des mesures prévues par l’Energy Bill, qui seront publiées le mois prochain, à fournir aux investisseurs les détails et les certitudes qu’ils recherchent". Pour EDF Energy, l’objectif principal sera de s’assurer que les CfD profiteront également à l’énergie nucléaire. Des opposants au nucléaire, ainsi que des compagnies rivales, ont critiqué le gouvernement en accusant ces contrats de représenter, en pratique, des subventions orientées principalement vers l’industrie nucléaire, bien que ces déclarations aient été niées par le gouvernement.

La réponse à toutes ces incertitudes devra donc attendre la publication de l’EMR dans les prochains mois, une mesure clé à la fois pour l’avenir de l’industrie nucléaire au Royaume-Uni, mais également pour les investisseurs internationaux, notamment français. Vincent de Rivaz a annoncé que la décision de poursuivre un projet de construction de centrale nucléaire ou non interviendrait dans les prochains mois, et il ne fait aucun doute qu’elle sera fortement influencée par les éléments légaux instaurés par la nouvelle Energy Bill. Cependant le gouvernement, jusqu’ici prudent, devra faire preuve de clarté et de détermination, afin de rassurer enfin les investisseurs frileux, découragés par des politiques bien trop changeantes ces dernières années.

Pour en savoir plus, contacts :

- [1] http://redirectix.bulletins-electroniques.com/dxvM6
- [2] Les scientifiques s’accordent à dire qu’un réchauffement climatique de plus de 2°C d’ici 2050 entraînerait des conséquences majeures et irréversibles sur le climat tel qu’on le connaît actuellement (catastrophes naturelles, etc.) - Voir "Géo-ingénierie du climat, perspectives britanniques", Science et Technologie au Royaume Uni n°61
- [3] http://redirectix.bulletins-electroniques.com/2oxqq
- [4] Pour plus d’informations :
* http://redirectix.bulletins-electroniques.com/xbTFn
* http://www.decc.gov.uk/en/content/cms/news/pn12_135/pn12_135.aspx

Sources :

- The Guardian, 23/10/2012, "Future of UK nuclear power hangs in the balance, says EDF boss", http://bit.ly/RvutR1
- DECC, Energy Bill, http://bit.ly/LnP2JU
- DECC, Electricity Market Reform, http://bit.ly/xoD599
- DECC, Electricity Market Reform - Policy Overview, http://bit.ly/KHTNif
- DECC, Energy Trends, http://bit.ly/5s9v1k
- The Guardian, 03/10/2012, "New UK nuclear power station plans suffer setback", http://bit.ly/WitNRy
- The Guardian, 29/03/2012, "Nuclear giants RWE and E.ON drop plans to build new UK reactors", http://bit.ly/Hh1r6E
- Energy Technology Perspectives 2011 - Pathways to a Clean Energy System, IEA

Rédacteurs :

Eliette Riera

publié le 06/12/2012

haut de la page