Le Royaume-Uni réaffirme son engagement vers une économie verte

Le premier ministre David Cameron a lancé début décembre son Plan Carbone pour "établir un futur décarboné" (The Carbon Plan : Delivering our low carbon future). Ce plan se place dans le prolongement d’une série de nombreuses mesures, feuilles de routes, stratégies et lois qui, depuis le Climate Change Act de 2008, cherchent à placer le Royaume-Uni sur une trajectoire très ambitieuse pour atteindre 80% de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2050 par rapport à 1990 (voir encadré 1).

Ce plan fait le point sur les progrès réalisés en cinq ans et propose une vision pour les 20 prochaines années des efforts à réaliser par secteur. En précisant les grandes lignes de son projet, il cherche sans doute également à répondre aux inquiétudes des industriels qui voient se multiplier les mesures pour le climat, les énergies vertes, ou encore en faveur de l’efficacité énergétique et des industries décarbonées à haute valeur ajoutée, sans pouvoir toujours bien saisir quelle est la vision d’ensemble.

Parmi les principaux messages à relever, notons que :
- le Royaume-Uni a déjà réalisé une réduction de plus de 25% de ses émissions de GES par rapport aux niveaux de 1990 ;
- l’ensemble des mesures en cours placerait le pays sur une trajectoire favorable pour faire mieux que l’objectif de réduction de 34% établi sur les 15 premières années suivant le Climate Change Act ;
- atteindre les objectifs du quatrième budget carbone [1] (50% de réduction d’ici 2025) ne devrait pas avoir d’impacts supplémentaires sur les finances publiques d’ici la fin du parlement actuel (2015), mais nécessitera ensuite une décennie de déploiement massif de technologies clefs (compteurs intelligents, capture et stockage du carbone, etc.).

1. Progrès réalisés depuis les années 1990

En 20 ans, les émissions de GES des centrales électriques britanniques ont été réduites de près d’un quart, principalement du fait de la fermeture de nombreuses centrales à charbon, remplacées par des centrales au gaz ("Dash for gas", course vers le gaz). Les énergies renouvelables, en particulier les éoliennes, voient leur part dans le mix énergétique progresser régulièrement, jusqu’à atteindre désormais autour de 10% de la capacité totale du pays, et le nucléaire (avec 16% et de nouvelles centrales prévues) contribue à produire de l’électricité bas-carbone.

Malgré la croissance de la population britannique, les émissions liées aux habitations (chauffage), ont été réduites de 16%, principalement du fait des progrès en matière d’isolation des bâtiments qui ont permis des économies de l’ordre de 1,3 Md£ en 2011. Après une hausse des émissions du secteur des transports (forte croissance dans les années 2000), celles-ci sont désormais sur une pente descendante grâce à l’amélioration de l’efficacité énergétique des voitures et de l’arrivée des biocarburants (sans doute aussi un peu du fait de la récession de 2009).

Les progrès dans le secteur industriel sont assez indéniables : si la production a augmenté de 1% par an en moyenne, les émissions ont été réduites de 46%. L’économie britannique a perdu une partie de sa base industrielle polluante (aciéries, chimie lourde, etc.) en faveur d’industries à plus haute valeur ajoutée et du secteur tertiaire (finance). Les émissions liées à l’agriculture ont diminué de près d’un tiers, grâce à des méthodes de production plus efficaces.

Eoliennes sur le banc de Burbo (Baie de Liverpool)
Crédits : Steve Fareham

2. La décennie 2010-20

Durant cette période, le gouvernement vise à terminer le déploiement de technologies prouvées et rentables : isoler tous les bâtiments existants (dans la mesure du possible) ou encore fermer la plupart des centrales à charbon encore en activité pour les remplacer par des centrales à gaz et des éoliennes offshore (ce qui doit également contribuer à améliorer la sécurité énergétique du pays).

Cette décennie verra aussi le déploiement des premiers démonstrateurs des technologies nécessaires au-delà de 2020 pour assurer la décarbonisation de l’économie : systèmes de capture et stockage du carbone équipant de nouvelles centrales au charbon pour les rendre propres (en complément du renouvelable, du gaz et du nucléaire) ; développement des véhicules électriques et à pile à combustible ; pompes à chaleur dans les habitations, etc. Le gouvernement travaillera à des mesures pour réduire les émissions de GES de l’agriculture et pour aller vers une "économie sans déchets".

3. Vision pour les années 2020

De nombreux experts s’accor-dent pour considérer que les années 2020 constitueront la charnière décisive afin de placer effectivement le Royaume-Uni vers une trajectoire à même de respecter son engagement de réduction de 80% des émissions, avec une première étape à 50% en 2025 (4ème budget carbone). Cette décennie devra voir le déploiement massif de nombreuses technologies. Il faut reconnaître que le financement de cette étape demeure encore assez élusif.

Bâtiments à haute efficacité énergétique : le gouvernement se fixe pour objectif de réduire de 24% à 39% les émissions liées à l’habitat d’ici 2027, par rapport à celles de 2009. Isolation thermique, déploiement massif des pompes à chaleur (grâce à des progrès techniques réduisant les coûts d’installation et à la mise en place d’une véritable chaîne de fournisseurs pour ce secteur), réseaux de chauffage urbain et communautaire, électrification du chauffage, maisons et réseaux électriques intelligents sont autant de pistes que le gouvernement veut mettre en avant. Les efforts seront à la mesure de la tâche à accomplir lorsque l’on sait que 37% des émissions de GES du Royaume-Uni en 2009 sont liées à l’habitat.

Eco-village "Beddington Zero Energy Development" (BedZED) à Londres. Les bâtiments sont zero-énergie, l’eau de pluie réutilisée et un système de partage de voitures est mis en place.
Crédits : Tom Chance

Transports décarbonés : les émissions de ce secteur comptent pour 25% des émissions totales du pays en 2009. La décennie 2020 doit voir l’arrivée en masse sur le marché de véhicules à ultra-basses émissions, complétée par des progrès en matière d’efficacité et les biocarburants (notamment issus des algues). Il est anticipé que les taux d’émissions des nouvelles voitures seront de l’ordre de 50-75 gCO2/km. D’ici 2027, les émissions du secteur des transports doivent être réduites de 17% à 28% (par rapport à 2009).

Décarboniser l’industrie ne veut pas dire désindustrialiser le pays : c’est désormais le mot d’ordre du gouvernement, répété à l’envie par des ministres comme George Baker (secrétaire d’Etat pour l’énergie et le changement climatique), afin de rassurer le secteur privé et contribuer à la relance de l’économie. Les industries sont actuellement responsables pour près de 25% des émissions totales du pays. Durant les années 2020, en addition à des mesures d’amélioration de l’efficacité énergétique, des mécanismes d’encouragement (comme le Renewable Heat Incentive) devraient contribuer à accélérer l’utilisation de sources d’énergie propre. Les technologies de capture et stockage du carbone (CSC) devraient aussi devenir commercialement viables durant cette décennie [2]. L’objectif est d’atteindre des réductions de l’ordre de 20% à 24% d’ici 2027 (par rapport à 2009).

De l’électricité propre : ce secteur compte pour 27% des émissions totales actuelles. Le gouvernement envisage, pour 2030, un mix énergétique où nucléaire (10-15 GW, voir 30 GW si la construction est suffisamment rapide), renouvelable (35-50 GW), charbon et gaz équipés de CSC

(10 GW) permettraient de produire de l’électricité verte à un coût le plus faible possible pour le consommateur.

4. Horizon 2050

Le plan carbone se projette jusqu’à l’horizon 2050, tout en reconnaissant que les incertitudes sont nombreuses (différents scénarios économiques et technologiques, situation internationale...). Pour atteindre l’objectif de 80% en 2050, il faudra changer profondément la façon dont l’énergie est produite et utilisée, et l’efficacité énergétique devra être placée au coeur de toutes les activités économiques. Le pétrole et le gaz qui font fonctionner nos voitures, nos usines et chauffent nos habitations devront être remplacés par l’électricité, des biocarburants durables et de l’hydrogène. Pour résister à cette électrification massive de l’économie, le réseau électrique devra être intelligent dans l’équilibrage de l’offre et de la demande [3]. Mais les questions sont nombreuses : comment réduire la demande ? Est-ce que le secteur des biocarburants peut être durable ? Les innovations et technologies seront-elles au rendez-vous et commercialement viables à temps ? Jusqu’à quel point peut-on décarboniser l’aviation, le transport maritime, l’industrie ou l’agriculture ? Le ministère de l’énergie et du changement climatique (DECC, Department for Energy and Climate Change) a récemment mis en ligne un outil qui permet de se rendre compte du nombre de paramètres et d’incertitudes dont il faut tenir compte pour évaluer les trajectoires possibles (voir encadré 2).

Le Royaume-Uni poursuivra également son implication sur la scène internationale afin d’obtenir un accord global sur le changement climatique, ainsi qu’au niveau européen où il soutient l’établissement de nouveaux objectifs plus ambitieux pour 2020. En effet, le Royaume-Uni défend avec insistance un durcissement des objectifs de réduction des émissions de GES ainsi que la réduction des volumes d’émissions de carbone autorisés dans le cadre du marché européen du carbone. Le gouvernement annonce son intention de revoir sa position en 2014 en fonction des efforts réalisés par les autres pays et s’autorise à modifier ses budgets carbone selon les résultats des autres pays. Il est clair que, sous la pression de l’aile droite du parti conservateur (en particulier George Osborne, le Chancelier de l’Echiquier), le gouvernement laisse la porte ouverte à une remise en question de ses efforts de réduction des émissions de GES, si cela signifie mettre en danger la compétitivité industrielle du Royaume-Uni face à des pays qui ne feraient aucun effort (par exemple, dans le cas où un accord global contraignant sur le climat n’est pas obtenu entre 2015 et 2020).

Conclusion

Le gouvernement de coalition de David Cameron se proclame comme étant "le plus vert" et place, depuis deux ans, la transition du pays vers une économie décarbonée au coeur de la stratégie de relance pour assurer la sécurité énergétique du pays sur le long terme (alors que les champs gaziers de la mer du Nord sont sur le déclin). Il existe un foisonnement de mesures destinées à favoriser le développement des énergies renouvelables (éolien, énergies marines), encourager l’amélioration de l’isolation et de l’efficacité énergétique des bâtiments (Green Deal), soutenir la R&D dans des domaines clefs (réseaux intelligents, CSC, etc), ou encore favoriser les transports propres (véhicules électriques). Le plan carbone contient d’ailleurs en annexe une liste des mesures en cours ou prévues : on peut en compter plus de 120 !

C’est ce foisonnement de mesures qui conduit les industriels (par le voie du syndicat des entrepreneurs, CBI, notamment) et des organisations de défense de l’environnement à souligner la difficulté de saisir quelle est la stratégie d’ensemble du gouvernement. Les industriels, qui redoutent plus que tout les situations d’incertitudes, se plaignent également que certaines mesures annoncées ne soient pas suivies d’effets ou soient remises en questions (les mécanismes de soutiens à la filière photovoltaïque ont été réduits, le financement de

1 Md £ pour soutenir un démonstrateur de technologie de CSC remis en cause, etc). Green Alliance a récemment publié un rapport dans lequel elle analyse la politique du gouvernement en matière de décarbonisation de l’économie et conclut que sur la trentaine de mesures étudiées, seulement sept peuvent être qualifiées de succès, la grande majorité (16) n’ont eu que des résultats mitigés. Parmi les actions positives : le Renewable Heat Incentive, l’action du gouvernement sur la scène internationale, son soutien aux transports décarbônés. Parmi les mesures qualifiées d’échecs : pas de réforme des taxes d’aviation, des mécanismes fiscaux qui n’encouragent pas assez les investissements verts. Il est certain que la crise économique qui frappe le pays depuis 2009 a imposé au gouvernement de revoir à la baisse certaines de ses ambitions.

Notons enfin que ce plan carbone a été publié le 1er décembre, c’est-à-dire une semaine avant le début de la conférence sur le climat de Durban. Il n’y a ici aucune coïncidence, comme l’a reconnu Chris Huhne, il s’agissait de montrer aux négociateurs des autres pays que le Royaume-Uni reste très fortement engagé et souligner qu’il compte bien montrer la voie de la transition vers une économie décarbonée.

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Notes

1. Voir article www.ambafrance-uk.org/Rapport-du-Committee-on-Climate, 07/12/2010

2. Voir l’article dans cette newsletter, "Première centrale britannique équipée d’une unité de capture et stockage du carbone"

3. Voir le dossier Voir www.ambafrance-uk.org/Les-reseaux-electriques, 12/2011

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Encadré 1 : Les budgets carbone sont des objectifs de réduction des émissions de GES qui sont établis dans le carde du Climate Change Act de 2008, et qui visent à réduire les émissions de 80% en 2050 par rapport aux niveaux de 1990. Ces budgets carbone fixent une limite juridiquement contraignante pour des périodes de quatre ans afin de placer le Royaume-Uni sur la bonne trajectoire pour atteindre cet objectif de 80%. Le 4ème budget carbone couvrant la période 2023-27 a été établi en juin.

GIF

Budget Carbone
Crédits : Service Scientifique de l’Ambassade de France à Londres

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Encadré 2 : le DECC a mis en ligne un simulateur très ludique (DECC 2050 Pathways Simulator) qui permet de visualiser comment le Royaume-Uni peut réduire (ou accroître !) ses émissions de GES en faisant varier plusieurs paramètres tant du côté de la demande en énergie (chauffage domestique, comportements des consommateurs, etc) que de la production (biocarburant, éolien, nucléaire, etc). Des liens renvoient vers des fiches pour chacun des paramètres modifiables qui expliquent les hypothèses sous-jacentes de chacun des scénarios. En variant les paramètres, le simulateur calcule l’évolution des émissions entre 2012 et 2050.
http://redirectix.bulletins-electroniques.com/pN5yy


Sources :
- DECC, plan carbone, 1/12/2011, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/nyxFc
- FCO, 6/12/2011, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/GXyB4
- DECC, 2050 calculator, http://bit.ly/sic4FK
- Green Alliance, 09/2011, http://www.christianaid.org.uk/images/climate-check-sep11.pdf
- IMechE, 3/11/2011, http://www.imeche.org/Scottish-Energy-2020?WT.mc_id=HP_110661
- CCC, 24/11/2011, http://www.theccc.org.uk/reports/adaptation/asc-scotland


Auteur : Olivier Gloaguen

publié le 26/01/2012

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