Les cellules souches

Comme chaque année, l’association caritative ProgressEducationalTrust (PET) organisait une conférence faisant l’état des lieux de la recherche sur les cellules souches embryonnaires ou adultes. Se sont ainsi réunis à l’Institute of Child Health le 15 novembre 2005, des chercheurs, des décideurs, des régulateurs et des éthiciens pour poser les questions éthiques, légales et sociales que ce type de recherche ne peut s’empêcher de soulever. En effet, elle touche de près au clonage, à la procréation médicalement assistée et à l’embryon lui-même, et pose ainsi des problèmes éthiques et moraux épineux où les idéologies différentes, voire opposées, s’affrontent ou se confrontent.

Pour les chercheurs, les cellules souches embryonnaires ou adultes présentent un énorme potentiel pour le développement de nouvelles thérapies et de nouveaux traitements de maladies graves aussi variées que la maladie de Parkinson ou le diabète. Quels nouveaux problèmes éthiques risquent d’être soulevés par les avancées de la recherche à court ou à moyen terme ? Est-il possible de parvenir à un consensus ? La fin justifie-t-elle toujours les moyens ? Cette conférence a tenté de répondre à ces quelques questions à travers l’exposé des connaissances, mais aussi des incertitudes, relatives à la recherche sur les cellules souches.

1. Les aspects scientifiques

Les cellules souches sont des cellules indifférenciées capables de se spécialiser en types cellulaires distincts lors du processus de différenciation. Chez l’embryon, ces cellules sont généralement extraites au stade de développement appelé blastocyste (environ une centaine de cellules, jour +6 après la fécondation) avant d’être mises en culture (pour accroître le nombre de cellules par population) dans des conditions particulières leur permettant de rester indifférenciées. Ce n’est qu’après avoir obtenu un nombre suffisant de cellules que les scientifiques peuvent induire leur différenciation en lignée cellulaire spécialisée.

Selon les scientifiques, le potentiel thérapeutique de ces cellules est d’autant plus grand que la thérapie cellulaire a déjà prouvé son efficacité chez l’être humain, chez un patient atteint de la maladie de Parkinson. Cependant, les conditions d’obtention et de développement de ces lignées cellulaires restent extrêmement complexes et nécessitent une expertise importante : le phénotype des cellules doit rester multipotent, ces cellules doivent conserver la capacité de se différencier et le nombre de cellules nécessaires à une transplantation est très élevé (entre 5 et 10 millions par patient diabétique, davantage pour un patient atteint de la maladie de Parkinson).

Au plan scientifique, il reste donc de nombreuses incertitudes et un manque de connaissances de certains mécanismes de développement, en particulier :
• le contrôle des conditions de différentiation pour la génération de populations spécifiques (les processus restent très délicats et les mécanismes largement incompris) ;
• les problèmes liés à l’immunosuppression ; pour pallier à ce problème, la création d’une banque de cellules souches contenant autant de lignées que de marqueurs immunologiques pour couvrir 98 % de la population du Royaume-Uni a été suggérée, mais cela est-il faisable ?
• les inconnues concernant l’établissement de lignées de qualité thérapeutiques, qui pourrait engendrer le besoin d’équipements et d’installations particuliers encore non existants ?
• les études chez l’animal sont-elles applicables directement à l’homme ?


2. Régulation et financement de la recherche sur les cellules souches

Selon le Dr. Simon Best, président de la compagnie pharmaceutique émergente Ardana Plc (basée à Edimbourg) et président non exécutif de la compagnie française Neuro3D, la majorité des financements de la recherche sur les cellules souches provient du secteur public, et ceci dans tous les pays du monde impliqués. Il explique ce fait par la situation législative aux Etats-Unis qui reste très ambiguë et épineuse sur ce sujet. Par conséquent, les investisseurs ne semblent pas prêts à investir dans un secteur de recherche qui pourrait ne jamais décoller aux Etats-Unis. Dr. Best souligne cependant que les financements ne sont pas forcément le facteur limitant de la recherche sur les cellules souches. Il estime en effet que le facteur limitant correspond davantage au personnel qualifié et aux infrastructures nécessaires à une recherche de qualité, et que le Royaume-Uni est donc très bien placé mondialement pour l’avenir.

Au plan européen, Mr. Charles Kessler, membre scientifique principal de la direction générale de la recherche à la commission européenne, a annoncé que trois secteurs sont entièrement exclus du financement par l’Union Européenne, à savoir le clonage reproductif humain, la thérapie génique germinale et la création d’embryons humains à des fins de recherche. Du fait de la controverse que soulève la recherche sur les cellules souches, l’UE reste très vigilante et procède à une revue éthique approfondie avant toute décision de financement. En particulier, elle étudie attentivement :
• le respect des lois nationales ;
• le consentement informé des patients/donneurs ;
• la source à partir desquelles les lignées de cellules souches ont été obtenues ;
• la protection des données relatives aux personnes et les primes d’encouragement, s’il y a lieu, accordées aux donneurs.

En ce qui concerne le Royaume-Uni, la Human Fertilisation and Embryology Authority (HFEA), mise en place dès 1990, est en charge de la régulation des activités d’assistance médicale à la procréation et à la recherche en embryologie. Suzi Leather, sa présidente, souligne cependant que 15 ans de législation bien établie n’empêchent pas les législateurs de faire face à des décisions difficiles en raison des avancées scientifiques qui soulèvent sans cesse de nouvelles questions éthiques et morales. L’ensemble des intervenants de la journée s’est accordé à dire que la législation britannique, stricte et permissive, était le meilleur moyen pour permettre à la science d’avancer.

Le professeur Jan Helge Solbakk, de l’Université d’Oslo, Norvège, a rappelé que les questions sociales s’appliquent non seulement à l’individu mais aussi aux Etats. Les pays doivent être honnêtes, la recherche sur les cellules souches transparente et la moralité respectée, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui en Europe. En s’appuyant sur l’exemple du Royaume-Uni (où la recherche sur l’embryon et le clonage thérapeutique sont autorisés) et de la Norvège (qui interdit cette recherche, autorise la fécondation in vitro (FIV) et interdit la congélation des embryons surnuméraires, le Pr Solbakk parle de complicité des Etats puisque la FIV est le résultat direct de la recherche sur l’embryon. Selon lui, la Norvège a le choix entre trois possibilités : interdire purement et simplement la FIV, modifier sa législation en regard de la recherche sur l’embryon et les cellules souches, ou encore rendre les embryons surnuméraires disponibles pour les pays autorisant ce type de recherche. Dans ce dernier cas, la Norvège accepterait de reconnaître sa complicité.


3. Les questions de l’avenir

Selon le professeur Peter Braude, directeur du département de la santé des femmes, basé au sein de la division pour la reproduction, l’endocrinologie et le développement à King’s College London, il est important de choisir l’origine des cellules souches utilisées avec soin pour que cette recherche soit largement acceptée par le grand public. Il cite quatre sources qu’il considère comme acceptables éthiquement, moralement et socialement :
• le don de gamètes par les femmes recevant un traitement hormonal en vue d’une FIV ;
• les embryons congelés mais ne faisant plus l’objet de projets parentaux ;
• les embryons surnuméraires dans les cas où les patients ne veulent pas la congélation des embryons (ou lorsque la loi du pays où est effectué le traitement hormonal n’autorise pas la congélation de ceux-ci) ;
• les embryons obtenus suite à un diagnostique préimplantatoire (DPI) et rejeté par les embryologistes sur la base de leur matériel génétique. Dans ce dernier cas, on peut toutefois questionner la qualité des cellules souches extraites d’un embryon rejeté par un embryologiste.

Prof. Braude ajoute qu’il existe également la possibilité, plus controversée, du don de gamètes par des femmes fertiles souhaitant soutenir la recherche sur les cellules souches, mais qui pourrait mener à « la commercialisation du corps féminin ».

Quelle que soit l’origine des gamètes sources d’embryons destinés à la recherche scientifique, ceux-ci doivent ensuite être stimulés par différentes techniques de clonage à visée thérapeutique, autorisées au Royaume-Uni pour la recherche et sous licence stricte. L’une de ces techniques est le cell nucleus replacement (remplacement de noyau cellulaire, CNR), qui permet de former un clone de la personne malade. Le procédé consiste à extraire le noyau d’une cellule somatique quelconque de l’organisme d’une personne atteinte d’une maladie grave (par exemple le diabète donc nécessitant des cellules pancréatiques) avant de l’insérer dans un ovule préalablement énucléé. De l’embryon obtenu, il est alors possible d’isoler des cellules souches et de procéder à l’établissement de lignées cellulaires spécialisées comme décrit précédemment.

De telles avancées scientifiques ouvrent la porte à de nombreuses questions non seulement éthiques et sociales, mais aussi juridiques :

• les gamètes artificiels, créés à partir d’une cellule somatique par CNR, pourraient être utilisés pour donner naissance à un enfant, mais aussi pour créer des embryons pour la recherche. Qui seront les parents de cet embryon
• Est-il acceptable, dans notre société, de faire naître des enfants de parents génétiques de même sexe ? La loi peut-elle autoriser un homme a créer artificiellement par CNR un ovule (donc porteur de son propre ADN) qui sera ensuite fécondé par un de ses spermatozoïde ? La création d’embryons chimères (formés à la fois de cellules humaines et de cellules d’une autre espèce mammifère) pourront mener à des être vivants viables à court ou moyen terme : quelle est la proportion minimum d’ADN humain nécessaire pour être défini comme être humain ?
• la législation britannique actuelle stipule que tout embryon utilisé à des fins de recherche doit être détruit au plus tard 14 jours après fécondation. Le professeur Evans, de l’Université de Cardiff, sans remettre en cause cette interdiction, indique que la connaissance des mécanismes de développement embryonnaire permettra de créer des embryons génétiquement modifiés, porteurs d’un gène muté prévenant son développement en trophoblaste (couche de cellules nécessaire à l’implantation de l’embryon dans l’utérus et permettant l’apport nutritionnel de la mère). Les questions éthiques resteraient-elle valides alors qu’aucun être humain ne pourrait se développer à partir d’un tel embryon ?
• la possibilité de procéder à l’extraction d’une cellule de l’embryon dès l’étape 8 cellules (comme c’est la cas pour faire un DPI) pour tous les embryons conçus in vitro permettrait de créer de nouvelles lignées de cellules souches porteuses de marqueurs immunologiques variés, et ainsi d’accroître le nombre de lignées existantes dans la UK BioBank. Le but serait de réduire les problèmes d’immunosuppression apparaissant lors de transplantations cellulaires. Peut-on accepter une telle systématisation des procédures ?


4. Conclusion

Le public britannique estime que la HFEA est l’organisme le plus à même pour prendre des décisions en matière de recherche sur les cellules souches et la reproduction assistée et soutient cette recherche. Ce soutien n’est cependant inconditionnel. Une enquête par MORI (équivalent de l’INSEE) sur un échantillon de plus de 1000 personnes à travers le pays indique que si un tiers des personnes interrogées associent la recherche sur les cellules souches avec l’arrivée de nouveaux traitements pour une variété de maladies graves ou avec l’amélioration des conditions de vie pour l’être humain, un tiers pensent que la science va à l’encontre des lois de la nature et 46 % estiment que cette recherche n’est pas sans risques pour les générations futures. Le débat reste donc largement ouvert.


Auteur : Dr Claire Mouchot

publié le 17/11/2008

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