Mobilisation de l’UE pour définir une stratégie de vaccins

Union européenne - COVID-19 - Plan de relance européen - Contrôle des frontières extérieures - Turquie - Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé des affaires européennes, avec « Europe 1 » , « Les Échos » et « CNews » - Extraits

(Paris, 15 novembre 2020)

(…)

Q - Le vaccin arrive, l’Europe semble se préparer de manière désordonnée ; l’Allemagne par exemple, a déjà une stratégie logistique, des centres de stockage, des centres de vaccination, des équipes mobiles pour distribuer ce vaccin aux populations. Et nous, en France ?

R - Puisque vous évoquez cette question européenne, je voudrais quand même dire un mot puisque c’est un vrai sujet de souveraineté, aussi, d’être capable de protéger nos populations face à une pandémie mondiale. Le vaccin, je viens dans une seconde sur les stratégies nationales, il est aujourd’hui négocié par l’Union européenne. Je crois qu’il faut que chacun le sache parce que nous avons monté cela, à l’initiative de la France et de l’Allemagne en quelques semaines, nous avons aujourd’hui sept contrats avec tous les grands laboratoires internationaux pas seulement européens, qui recherchent les différentes solutions vaccinales, nous avons des contrats financés par l’Union européenne, négociés par l’Union européenne, pour faire en sorte qu’à chaque fois, ce soit entre 200 et 400 millions de doses, c’est-à-dire presque l’équivalent de la population européenne qui puisse être entièrement protégée. C’est très important parce qu’imaginez, si nous avions demain le vaccin en All emagne et pas en France ou l’inverse, le nationalisme sanitaire en Europe, ce serait un désastre. C’est donc très important. On parle parfois d’Europe de la santé, il faut être concret, cela passe d’abord par le vaccin.

Q - Mais cela n’empêche pas les États de négocier directement, eux aussi, en plus, d’autres doses ? C’est cela le risque.

R - C’est un risque, mais pour l’instant non, et nous sommes en contact - vous évoquiez Olivier Véran, - avec Olivier Véran presque chaque jour avec nos homologues allemands, pour s’assurer que nous restons dans un cadre européen, pour l’instant c’est bien le cas.

Je prends l’exemple du vaccin qui semble aujourd’hui, soyons prudent, le plus avancé, celui de Pfizer et BioNTech qui est d’ailleurs une entreprise allemande, donc une entreprise européenne qui a été soutenue dans ses recherches par l’Union européenne ; sans doute nous ne serions pas aussi avancés sans les financements européens, et nous avons un contrat, l’Union européenne a un contrat de 200 à 300 millions de doses, c’est considérable, c’est une large partie de la population européenne pour ce vaccin. Comment cela va-t-il se passer concrètement ? Deux choses : d’abord, chacun aura le vaccin en proportion de sa population. Donc, il y aura donc une règle claire que la France défend.

Q - L’Allemagne n’a pas encore dit oui à cela.

R - L’Allemagne a dit oui, pour l’instant, à cela, et nous le sécurisons pour les contrats à venir mais je suis très optimiste, nous y arriverons. Le Président de la République nous a demandé de faire cette négociation avec l’Allemagne, et lui-même aura l’occasion d’en parler avec la Chancelière.

Q - Pourquoi est-ce très concret déjà en Allemagne, des centres de stockages, les équipes mobiles qui se préparent ?

R - Non, je connais le syndrome d’Astérix mais il ne faut pas avoir une forme de vision faible de nous-mêmes, nous sommes en train de de discuter.

Q - Elle est réaliste.

R - Non je ne crois pas, je vais vous expliquer. Nous sommes en train de discuter avec nos partenaires européens, à commencer par l’Allemagne, pour que d’ici la fin du mois de novembre nous ayons défini les grands axes d’une stratégie de vaccins. Elle sera commune, c’est aussi la volonté du Président de la République, nous sommes en train d’en discuter, Olivier Véran en tête, avec les Allemands, pour que l’on définisse les mêmes priorités : qui sera vacciné en premier ? Parce qu’il faut un ordre, probablement les soignants ou les personnes âgées ou vulnérables seront prioritaires. Il faut, en effet, organiser les choses dans les centres de vaccination, la logistique.

Q - Le stockage, comment fait-on à -80 degrés, a-t-on des possibilités ?

R - Nous sommes en train d’évaluer tout cela, il faut, pour le dire un peu trivialement, les réfrigérateurs très spéciaux. Aujourd’hui, aucun pays européen, pour être très clair, n’a tout son plan défini. Donc ne disons pas l’Allemagne a fait et la France n’a pas fait, ce n’est pas exact. Nous sommes en train d’essayer de le définir ensemble, d’ailleurs probablement avec un financement européen, nous achèterons un certain nombre d’équipements frigorifiques et autres, ensemble. Et donc, je crois que là nous avons une occasion, ce n’est pas gagné mais nous ne partons pas battus, loin de là, nous avons une belle occasion de faire une action européenne efficace qui protège les Français et les Européens.

Q - Vous parliez d’investissements en recherche et développement, l’Agence américaine Barda a déjà dépensé quatorze milliards pour la recherche sur les vaccins et les médicaments. Comment fait l’Europe pour se hisser à ce niveau ?

R - Pour l’instant, si on fait la somme des recherches nationales, on ne doit pas être très loin d’un chiffre de plusieurs milliards d’euros. Il y a un plan européen pour ce vaccin et pour l’avenir de créer, justement, un budget de la santé et une agence européenne de la santé sur le modèle de la Barda américaine.

Q - Mais ce n’est pas le cas encore.

R - Ce n’est pas le cas mais cela a été acté, la Commission européenne l’a présentée cette semaine, nous soutenons activement cette initiative.

Q - Quand verra-t-elle le jour ?

R - Elle verra le jour, je l’espère, dès l’année prochaine, mais sans attendre parce que, c’est sympathique de créer des agences et « des machins » pour paraphraser le général de Gaulle, mais le but c’est d’être efficace. Sur le vaccin, on n’a pas attendu d’avoir une agence, on a des contrats européens et un financement européen qui dépasse déjà deux milliards d’euros.

Cette semaine-même, le Parlement européen, en négociant avec notre soutien le budget européen, a triplé le budget européen de la santé qui passera à plus de cinq milliards d’euros pour les années à venir.

Donc, ce n’est pas encore parfait, mais on a, pour la première fois, et seulement en quelques mois, une Europe de la santé très concrète qui, pour le vaccin, voit le jour.

Q - L’Europe, on vous entend, est à la manœuvre, pour elle mais aussi pour les pays pauvres, en tous les cas en apparence, l’Europe et la France ont mis au pot plusieurs milliards d’euros mais il en manque encore pour financer, justement, des campagnes de vaccination éventuellement dans ces pays. Que peut-on faire ? Où trouve-t-on cet argent ?

R - D’abord, on a effectivement, et l’Europe en premier lieu dont la France, financé différentes initiatives depuis le mois d’avril, plusieurs milliards d’euros d’ailleurs, je crois un peu plus de dix sont déjà rassemblés pour que la vaccination soit accessible aux pays du sud, aux pays en développement, aux pays les plus pauvres.

Je dis un mot là-dessus, ce n’est pas seulement, même si c’est déjà important, de la solidarité, c’est essentiel mais c’est plus que cela : c’est notre intérêt sanitaire aussi, parce que la pandémie ne sera vaincue, nous n’aurons plus différentes vagues comme celles-là, si partout dans le monde nous avons des efforts sanitaires, et demain le vaccin, de même ambition. Je crois que c’est de la solidarité, mais c’est aussi notre intérêt.

L’Union européenne est donc prête à mettre davantage de financements, il ne faut pas qu’on soit les seuls, et donc, j’espère que l’administration américaine, en revenant dans l’OMS, en revenant dans différentes actions internationales comme celles sur le vaccin, pourra financer davantage aussi. C’est un appel que nous avons lancé encore cette semaine.

Q - Le vaccin va-t-il permettre aux laboratoires de s’enrichir encore plus ?

R - Non. Nous négociations, et je prends un exemple parce que c’est un point essentiel, les doses de Pfizer et BioNTech que l’on a annoncé cette semaine, encore une fois soyons prudents, mais c’est une belle avancée, nous les paierons très vraisemblablement un prix inférieur à celui qu’a négocié l’agence américaine. Donc, l’union, là aussi, fait la force, parce que quand vous négociez d’un coup 200, 300 ou 400 millions de doses, comme l’Union européenne le fait pour chaque contrat, vous avez un prix de revient inférieur.

Q - C’est un statut de bien public mondial pour le vaccin ?

R - Oui, il faut être très concret là aussi pour ceux qui nous écoutent : bien public mondial, cela veut dire quoi, cela veut dire exactement ce que vous évoquiez à l’instant, une solidarité internationale, il faut que ce soit accessible à tous, le financement européen permet de réduire le coût du vaccin chez nous.

Q - Et pourquoi ne pas dire à prix coûtant ?

R - C’est ce que nous sommes en train de négocier au cas par cas. Je suis prudent parce que les contrats ne sont pas tous finalisés, mais l’objectif, c’est de faire baisser les prix le plus possibles.

Il est clair, il faut être là aussi précis et honnête, quand c’est une startup, par exemple une entreprise comme BioNTech, soutenue par l’Union européenne, qui trouve une solution, elle n’a pas les mêmes investissements qui n’ont pas été amortis sur des dizaines d’années comme un groupe comme Pfizer ou comme d’autres grands laboratoires internationaux. Je crois qu’il faut être pragmatique, sous contrôle public, je suis pour que le parlement, national et européen, puisse avoir un accès, quand ils seront prêts, à ces contrats, pour que tout soit transparent, qu’il n’y ait pas de fantasme ou qu’il n’y ait pas de problème. Et nous avons dit, pour revenir sur le bien public mondial, que nous étions prêts à réserver une partie de nos achats de vaccins en Europe aux pays en développement.

(…)

Q - À l’issue d’une réunion avec d’autres dirigeants européens en début de semaine à l’Élysée, le Président de la République a dénoncé les dérives de la politique migratoire en Europe, on écoute, on regarde :

« Nous assistons dans tous nos pays à un dévoiement de ce qu’est le droit d’asile. Notre volonté, c’est de mieux construire notre réponse commune concertée, de mieux protéger nos frontières communes, de mieux faire face à ces phénomènes contemporains, pour mieux garder nos frontières ouvertes entre nous. »

Est-ce qu’il y a un problème de confiance avec les partenaires, notre correspondante à Bruxelles le rappelait tout à l’heure, plus d’une personne sur cinq n’est pas contrôlée sérieusement à son entrée dans l’espace commun, selon une étude de l’agence Frontex. Ça va changer ?

R - Ça a déjà changé, il faut que ça change, il faut que l’on renforce le contrôle de nos frontières extérieures. Là aussi d’ailleurs, chacun le voit, il n’y a pas de solution au sujet de sécurité de frontières à la question migratoire, sans action européenne. Est-ce qu’on est au bon niveau d’action ? Non, pas encore. Mais on a un acquis qu’il faut préserver. Le Président de la République l’évoquait, c’est qu’en Europe, on circule librement au sein de ce que l’on appelle l’espace Schengen. C’est très précieux, et j’insiste là-dessus, ce n’est pas quelque chose qu’il faut jeter aux orties, et ce n’est pas un luxe ou une lubie de personnes qui seraient contre les frontières par principe, pas du tout. Il ne faut aucune naïveté. C’est très important, je prends juste l’exemple de la France : on a 350 000 personnes qui gagnent leur vie en passant une frontière européenne - parfois elles ne s’en rendent même plus compte tellement c’est simple - chaque jour, en Allemagne, en I talie, au Luxembourg, etc… Et puis, nos marchandises, nos médicaments circulent en Europe.

En revanche, il faut que l’on soit plus ferme et plus strict sur le contrôle de nos frontières extérieures. Je ne veux pas laisser croire que l’on ne contrôle pas nos frontières extérieures aujourd’hui, est-ce qu’on a encore…(…)

Ce n’est pas la faute de l’Italie si par sa géographie, elle se situe plus proche des côtes africaines, de l’Afrique du Nord, et donc des flux migratoires. Ce n’est pas la faute de l’Espagne si, aujourd’hui, il y a beaucoup de migrants qui viennent d’Algérie et du Maroc. Donc, on doit les aider par des actions européennes : cela s’appelle Frontex, c’est une agence de protection des frontières, mais aujourd’hui seulement mille cinq cents personnes, c’est très faible, on doit passer à dix mille. Ça, c’est une réponse très concrète. (…)

Aujourd’hui, on a le budget pour le faire, on l’a décidé. Ce qu’a dit le Président de la République cette semaine, c’est qu’on doit accélérer. Je peux vous dire que quand il y a eu une pression organisée par la Turquie au mois de février à la frontière grecque, ils ont essayé, de manière délibérée, de faire passer des migrants en Grèce pour faire pression sur l’Union européenne et sans doute obtenir de l’argent. Nous avons tenu la frontière grecque, je crois qu’on a eu raison, et nous l’avons fait avec des moyens européens et notamment français. C’est très important. Pardon, sur asile et immigration, - parce que c’est aussi très important-, pardon : asile, immigration, et terrorisme, il n’y a pas d’amalgame. Ce serait une folie - et une faute -ou ce serait tout simplement une erreur factuelle de dire c’est l’immigration qui entraine le terrorisme. Je rappelle que sur trente crimes terroristes qui ont été commis…

Q - Non, mais le terrorisme peut profiter des flux migratoires…

R - Mais bien sûr, je l’ai dit, sur trente attentats terroristes qui ont eu lieu ces dernières années en France, vingt-deux ont été commis par des gens qui sont nés en France, qui résidaient en France. Donc, on peut se voiler la face et dire : plus d’immigration, plus de terroristes, c’est un mensonge. Et donc nous ne tomberons jamais dans cet amalgame. En revanche, il est clair que les frontières, c’est un moyen de contrôler des réseaux, des passeurs, des trafics, qui instrumentalisent la misère humaine et la pauvreté, les difficultés des migrants. Et oui, il est évident que dans ces réseaux et dans ces trafics, il peut y avoir une confusion et que peuvent se glisser des personnes qui sont une menace pour notre sécurité. Je ne dis jamais, jamais, jamais un migrant égale un terroriste, le Président de la République ne le dira jamais. Or en revanche, protéger nos frontières, c’est un moyen de faire nos choix en matière d’immigration, en même temps de lutter contre des t rafics divers et variés, stupéfiants, armes… et aussi le terrorisme.

Q - Mais, Clément Beaune, même s’il l’a dit avec précaution, le message politique a été envoyé. Dans le même temps, les spécialistes du terrorisme au niveau de l’Union européenne…

R - Un message de laxisme serait destructeur pour l’Europe, donc je n’ai aucun problème avec cela.

Q - Il y a également des analyses de la part des spécialistes du terrorisme au niveau de l’Union européenne qui disent qu’en réalité, la menace, elle est à l’intérieur de l’espace Schengen, que ce sont les radicalisés européens qui sont les plus dangereux. Quel est… Comment faites-vous la part des choses, et au fond, est-ce qu’il n’était pas question que le message soit essentiellement politique de la part d’Emmanuel Macron ?

R - Tout message est politique, donc je pense que le Président de la République n’a aucun problème à l’assumer. Mais quel est son message ? Solution européenne. Même sur les sujets qui apparaissent comme très nationaux, régaliens, comme la lutte contre le terrorisme, il faut une dimension européenne. Le Président est fidèle à son ADN, aux discours qu’il a toujours tenus depuis la campagne présidentielle, où il a dit que dans toutes les grandes crises, il y avait une réponse européenne aussi. On le fait. On aurait pu avoir un discours très différent, c’est celui de l’extrême droite, qui consiste à dire fermons tout, ce n’est pas notre discours.

Ensuite, évidemment si on se contente d’avoir un discours sur les frontières extérieures, on n’est pas efficace sur la menace terroriste ! Elle est aussi chez nous, elle est d’abord chez nous. Elle passe par l’éducation, elle passe par la lutte contre les séparatismes qu’on a trop laissé s’installer. Et le gouvernement a d’ailleurs été très clair là-dessus. On n’a pas découvert la lutte contre le terrorisme avec la question de Schengen. Mais c’est un des instruments. C’est un des instruments qu’il faut assumer. Ensuite, on l’a vu avec les attentats de Vienne, etc… il faut qu’on lutte à l’intérieur, contre un ennemi qui essaie de tuer notre liberté, nos valeurs… de tuer tout court. Et ce combat contre la radicalisation, évidemment cela mène aussi chez nous !

Q - Du coup, il y a eu une action de Gérald Darmanin pour favoriser l’expulsion des étrangers radicalisés. Il a fait un tour des pays du Maghreb. Cela ne parait pas très probant. Est-ce qu’on ne peut pas augmenter le rapport de forces, avoir d’autres « armes » pour permettre ces expulsions ?

Q - Quel a été le résultat de cette tournée ?

R - Vous avez raison, un des sujets, c’est que - pour l’expliquer à chacun parce que tout le monde dit « il faut reconduire les personnes en situation irrégulière », et a fortiori, reconduire les personnes qui sont une menace pour notre sécurité -, aujourd’hui, le principal obstacle à ces reconduites, à ces expulsions, c’est que les pays d’origine ou de transit, refusent. Or, il faut bien reconduire une personne quelque part. Et donc, je crois que là aussi, il faut sortir de la naïveté, là aussi il faut passer par une action européenne, parce que nous sommes plus forts dans ces pressions. Il faut dire à ces pays qu’ils doivent reprendre les personnes qui sont identifiées comme leurs ressortissants, et, Gérald Darmanin l’a évoqué, nous avons des leviers pour le faire…

Q - Mais quoi ?

R - Par exemple, les visas.

Q - Vous seriez prêt à limiter le nombre de visas, par exemple avec certains pays du bassin méditerranéen ?

R - Par exemple pour des personnes, en ciblant des personnes, des responsables politiques, des responsables économiques. Oui, c’est un des leviers que le Président de la République, que le ministre de l’intérieur. (…)

Q - Alors à propos également de pressions et leviers, au Conseil européen de décembre, des sanctions sont à envisager contre la Turquie. Comment sanctionner la Turquie ?

R - Il y a déjà quelques sanctions qui existent, ce sont les sanctions que l’on appelle individuelles. C’est-à-dire qu’on dit à un individu, un responsable politique par exemple…

Q - Elles ne sont pas efficaces…

R - Non, ce n’est pas très efficace. En général, d’ailleurs, c’est un outil symbolique. Mais on doit aller plus loin. Et donc, pour le Conseil européen du mois de décembre, nous regardons toutes les options. Nous avions donné une chance au dernier sommet européen en octobre à la Turquie qui avait donné de petits signaux d’apaisement, en retirant un bateau des eaux grecques ou chypriotes. Maintenant, elle a choisi la voie, encore une fois, de la provocation et de l’agressivité systématique…

Q - Alors là, quelles sanctions ?

R - Cela peut être d’autres sanctions individuelles. Nous regardons encore une fois toutes les options. Cela peut être des sanctions que l’on appelle sectorielles, c’est-à-dire économiques sur tel ou tel secteur. C’est encore trop tôt pour prendre une décision, parce que là aussi on le fera avec tous nos partenaires européens. Mais la France, je crois, a changé la position européenne sur la Turquie. Et je prends un exemple - ce ne sont pas seulement des sanctions, pas seulement des sanctions directes ; cet été, quand il y a eu une action de la Turquie en Méditerranée orientale, avec des bateaux de guerre parfois, nous avons envoyé notre marine pour montrer notre présence et bloquer les Turcs. S’il faut faire ce genre de mesures, nous le referons. Donc c’est une boite à outils, un panel de mesures sur lesquelles il ne nous faut exclure aucune option, dont les sanctions économiques.

Q - Clément Beaune, malgré vos déclarations, vos envies comme ça de rassurer, on sent que la France est tout de même un peu isolée. Vis-à-vis de la Turquie, les autres partenaires européens sont beaucoup plus prudents. L’Allemagne a ses enjeux, le gouvernement maltais, également, a ses enjeux vis-à-vis de la Turquie. Au fond, est-ce que la France n’est pas seule face à la Turquie ?

R - Non, d’abord la France n’est pas seule face à la Turquie et on a fait changer le consensus européen sur ce sujet. Vous avez raison, pendant dix ou quinze ans, on a pensé que la Turquie, c’était une sympathique démocratie chrétienne à l’orientale, avec une modernisation qui se ferait progressivement… Ce n’est pas cela. C’est un islamisme agressif, culturellement, géopolitiquement, dans tous les domaines. On l’a vu encore dans le Haut-Karabakh, ces derniers jours. Et donc il ne faut avoir aucune naïveté. C’est la France qui a porté le discours en premier, nous avons par exemple soutenu la Grèce très concrètement face aux pressions turques en février. Maintenant même en Allemagne, ce regard a changé, je crois que c’était un préalable nécessaire à l’action. Et aujourd’hui, aucun pays européen je crois n’a plus d’illusions sur ce qu’est M. Erdogan, et son régime. Et maintenant, nous allons passer aux actions ; nous avons commencé : j’évoquais notre présence cet été en Médit erranée orientale, ce n’est pas rien. Nous avons dès l’année dernière pris des sanctions sur des responsables turcs qui faisaient des forages dans la Méditerranée orientale. Et nous irons plus loin, certainement…

Q - Le rapport à l’union douanière, il y a l’intégration, il y a la modernisation qui est en train de se négocier…

R - Il n’y a pas une mesure magique, mais toutes les options sont sur la table, vous évoquiez l’union douanière, je ne crois pas que ce soit la plus efficace, mais je l’évoquais - c’est quand même très fort - de possibles sanctions dans certains secteurs économiques. C’est une possibilité, nous devrons en discuter, mais avec nos partenaires européens, je crois que le regard a complètement changé, que les Européens sont enfin prêts à l’action.

(…)

publié le 19/11/2020

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