Open Science ou le concept de la science en libre accès

La Royal Society a débuté, le 13 mai 2011, une étude intitulée "Science as a public enterprise : opening up scientific information" (la science en tant qu’opération publique : dissémination des informations scientifiques). La recherche scientifique a un impact considérable sur la société dans son ensemble et il est par conséquent important que la recherche, au sens large, ne soit pas considérée comme une opération privée, menée à huis clos dans les laboratoires de recherche, mais au contraire, comme une opération publique, permettant de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et les grands défis auxquels nous faisons face. Cette étude sera menée par le professeur Geoffrey Boulton (professeur de géologie à l’Université d’Edimbourg), en coordination avec un groupe de travail composé des :
- Dr Philip Campbell, rédacteur en chef, Nature ;
- Professeur Brian Collins, conseiller scientifique en chef, ministère des entreprises, de l’innovation et des compétences ;
- Professeur Peter Elias, Institute for Employment Research, Université de Warwick ;
- Dame Wendy Hall, professeur d’informatique à l’Université de Southampton ;
- Professeur Graeme Laurie, professeur de jurisprudence médicale à l’Université d’Edimbourg ;
- Baronne Onora O’Neill, professeur de philosophie à l’Université de Cambridge ;
- Sir Michael Rawlins, président de l’institut national pour la santé et l’excellence clinique ;
- Professeur Janet Thornton, directrice de l’institut européen de bioinformatique ;
- Professeur Patrick Vallance, Senior Vice Président, GlaxoSmithKline ;
- Sir Mark Walport, directeur du Wellcome Trust.

Depuis les polémiques concernant les nanotechnologies, les OGM ou encore l’affaire du Climategate qui a secoué la communauté des climatologues l’an passé au Royaume-Uni, la confiance que le public octroie aux chercheurs a été ébranlée. Le temps est révolu où le scientifique, étant expert dans son domaine, était considéré comme détenant la vérité. Ce ne sont maintenant plus seulement les scientifiques qui souhaitent un accès plus libre, plus large aux données, mais le public également. La question au coeur de cette étude est donc de savoir comment l’information scientifique doit être gérée pour promouvoir une recherche innovante et productive, reflétant les valeurs publiques. Certaines des questions abordées au cours de cette étude seront :
- Quels sont les bénéfices et les risques engendrés par la dissémination des données scientifiques ?
- Comment la montée en puissance de la blogosphère impacte sur le paysage scientifique ?
- Quelles sont les responsabilités imputées aux scientifiques, à leurs institutions et aux financeurs de la recherche quant à la dissémination des données ?
- Comment rendre les données scientifiques plus accessibles et qui doit payer ?
- Comment considérer la recherche financée sur des crédits publics par rapport à celle financée par l’industrie ?
- Comment équilibrer la dissémination des données et les droits de propriété intellectuelle ? ou encore la confidentialité des patients dans le cadre d’études cliniques ?
- Les règles seront-elles les mêmes pour tous les scientifiques de par le monde ?

Dans le cadre de cette étude, une conférence publique a eu lieu le 8 juin 2011 au Southbank Centre de Londres. Le but de cette manifestation était de présenter l’objectif de l’étude, le concept d’Open Science, sa pertinence dans le contexte actuel de développement des technologies de communications numériques, notamment avec la prévalence de l’Internet et des nombreux réseaux sociaux et autres blogs, mais également de recueillir les premières réactions d’une assistance composée de tout un panel de représentants du monde universitaire, de sociétés savantes, du gouvernement, de l’industrie et du grand public.

Le débat comprenait deux parties : pourquoi ? comment ?

1. Pourquoi ?

L’idée fondamentale permettant de répondre au "pourquoi" est que la connaissance doit être accessible à tous, et n’est pas du ressort d’une élite. Sir Mark Walport a rappelé les arguments en faveur de l’ouverture des données scientifiques et ceux allant à son encontre.

En ce qui concerne les arguments favorables, notons que 1) les bases sur lesquelles se fonde la recherche scientifique sont la reproductibilité des résultats et le débat d’idées, tous deux nécessitant un partage de données, 2) en termes de translation de la recherche scientifique vers la prise de décision politique, les résultats doivent être transparents, 3) la recherche publique étant financée par le contribuable, les scientifiques ont une obligation de transparence vis-à-vis du grand public et 4) les grands projets de recherche, notamment ceux impliquant les grands équipements, ne sont rentables que dans le cadre de larges collaborations et formation de consortiums de recherche.

En termes de problèmes soulevés allant à l’encontre de l’accessibilité des données scientifiques, les questions suivantes ont été posées : 1) quel est le coût d’une telle entreprise et qui doit payer ?, 2) la mauvaise utilisation ou la mauvaise interprétation potentielles des données valent-elles le prix à payer pour une plus grande ouverture ?, 3) quand les données doivent-elles être rendues accessibles ? Les scientifiques peuvent-ils publier leurs propres analyses et conclusions avant de communiquer leurs données ?, 4) quelles données sont concernées, notamment lors de conflit de financement public/privé ? et enfin 5) comment résoudre les problèmes sous-jacents de confidentialité, anonymat et droits de propriété intellectuelle ?

Dans un monde où la recherche scientifique est dictée par l’octroi de financements, eux-mêmes alloués sur la base d’une reconnaissance via le facteur d’impact de revues dans lesquelles les résultats de recherche sont publiés, il semble difficilement concevable que les scientifiques puissent passer une part non négligeable de leur temps de recherche à rendre leurs données et codes accessibles à la communauté, et encore moins au grand public. Il est ainsi important que la réflexion inclut également les critères d’attribution des financements, les méthodes de révision des manuscrits par les pairs, ou encore la notion de propriété des données publiées et accessibles par "tous".

2. Comment ?

Concernant la mise en pratique d’une telle initiative et la question du "comment", si certaines idées ont été avancées (notamment le rôle des revues à comité de lecture, la position de la NASA, qui a rendu des images accessibles, mais non les données brutes, permettant ainsi à un scientifique non affilié au projet d’identifier ce qui pourrait être la présence d’eau sur mars et qui s’est révélée exacte par la suite, ou encore la nomination de "reproducibility editor", telle que testée par la revue Biostatistics et dont le rôle est de reproduire les résultats, avant publication, à partir des données et du code fournis par l’auteur), c’est bien là que réside le coeur du problème. Si le partage de données peut s’avérer inestimable dans certains cas (le Human Genome Project et Polymath Project en sont deux exemples détaillés ci-dessous), la façon de rendre les données accessibles n’a pas encore été identifiée, et la question de savoir s’il en est de même dans tous les domaines scientifiques n’a pas encore été élucidée.

=> Human Genome Project

Ce projet avait pour objectif le séquençage complet de l’ADN du génome humain. La Human Genome Organisation, HUGO, fut créée en 1989 en tant qu’organisation internationale ayant pour objectif de coordonner les efforts de tous les pays au niveau mondial. Le projet a débuté en 1989 pour une durée prévue de 15 ans, avec un budget global estimé à 3 Md$. La séquence complète a été terminée en 2004 par le consortium international public, après quelques remous lorsqu’une compagnie privée, Celera, parvint à publier en 3 ans une séquence brute en utilisant non seulement ses propres données, mais aussi celles publiées en ligne au fur et mesure par le consortium international. Cet exemple démontre à quel point non seulement la collaboration à grande échelle permet d’obtenir des résultats inestimables en un temps somme toute relativement court, mais aussi combien l’Internet peut être catalyseur et permettre de réduire encore davantage le temps imparti à une étude de cette envergure.

=> Polymath Project

Timothy Gowers, professeur de mathématiques à l’Université de Cambridge, médaillé Fields, a fait face à quelques problèmes mathématiques complexes qu’il a eu du mal à résoudre. Il a un jour décidé de faire part d’un de ces problèmes sur son blog. La question était de savoir comment d’autres personnes s’y prendraient pour résoudre cette énigme ; une tierce personne pourrait-elle apporter des éléments de réponse auxquels il n’aurait pas pensé ? L’idée était d’utiliser plusieurs cerveaux pour résoudre un problème, mais dans une discipline aussi compétitive que les mathématiques, ses collègues allaient-ils être disposés à prendre part à l’"expérience" ? Le Polymath Project venait de voir le jour et a très vite pris une ampleur sans précédent : des lecteurs, dont certains scientifiques éminents, ont fait part d’idées et d’informations. En quelques semaines, plus de 40 contributeurs étaient recensés et la solution au problème pointait à l’horizon. Depuis, cet effort conjoint a été couronné de succès via la publication de plusieurs articles publiés sous le pseudonyme collectif de DHJ Polymath. Voila un exemple très réussi de transparence qui a permis une collaboration efficace et une obtention de résultats dans un délai très court.

L’étude de la Royal Society portera dans un premier temps sur l’échange de données entre scientifiques et avec une communauté scientifiquement cultivée avant de se concentrer sur la communication avec le grand public et la façon dont les résultats scientifiques peuvent être présentés dans les médias ou entre individus. A cet effet, un questionnaire est accessible en ligne à l’adresse http://bit.ly/iWZDen et tout commentaire peut être soumis à la Royal Society jusqu’au 5 août 2011. Les résultats de l’étude seront publiés d’ici un an.


Sources :
- The Royal Society, http://redirectix.bulletins-electroniques.com/vQDSb
- Town Hall meeting on Open Science at Southbank Centre, 08/06/11
- The observer, 22/05/11, Open science : a future shaped by shared experience
- The Lancet, Science as a public enterprise : the case for open data, Boulton, G., Rawlins, M., Vallance, P. and Walport, M., vol 377, 14/05/11


Auteur : Dr Maggy Heintz

publié le 04/07/2011

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