Réflexion sur l’utilisation pour la recherche d’animaux contenant du matériel humain

Un rapport d’un groupe de travail, constitué de professeurs d’université et rassemblés sous la coupe de l’Académie des Sciences Médicales (AMS, Academy of Medical Sciences), a été publié le 22 juillet 2011 sous le titre "Animaux contenant du matériel humain" (ACMH). Ce rapport a été commissionné par le gouvernement britannique travailliste.

Ce domaine complexe de la recherche biomédicale fait usage d’animaux de laboratoire créés "sur mesure" grâce à des techniques de plus en plus sophistiquées permettant d’introduire du matériel biologique humain dans des cellules somatiques ou germinales (reproductrices) d’un animal. Si de telles techniques sont utilisées depuis plusieurs décennies pour mimer et améliorer la compréhension de la physiologie et des pathologies humaines telles que l’infertilité, le sida ou encore les hépatites, les avancées scientifiques rapides pourraient mener à la création de types d’ACMH soulevant de nouvelles questions éthiques. L’étude menant à la publication du rapport a donc visé à examiner les aspects scientifiques, sociaux, éthiques, sécuritaires et réglementaires de la recherche sur les animaux de laboratoire, sur les embryons non-humains et contenant du matériel biologique humain. Le but est, sur le court, moyen et long terme, de i) pouvoir continuer ce type de recherche au sein d’un système réglementaire efficace et capable de répondre de manière flexible aux développements scientifiques et sociétaux, ii) respecter le bien-être de l’animal, iii) maintenir les plus hauts standards de sûreté et d’éthique, et iv) s’assurer du soutien du public.

Pour cela, les membres du groupe de travail ont pris en considération des éléments d’expertise provenant du système universitaire, du gouvernement, du secteur industriel et des organismes professionnels compétents du domaine et recueilli l’opinion de groupes d’intérêt militant pour le bien-être animal. Par ailleurs, un sondage auprès du grand public a été effectué pour recueillir son opinion sur ce type de recherche. Il a révélé que la majorité des participants soutient les recherches sur les ACMH, si celles-ci ont pour objectif d’améliorer la santé humaine et/ou de combattre les maladies humaines et animales. Ces questions sont d’importance car il s’agit d’un domaine crucial de la recherche biomédicale qui présente de réels potentiels pour faire progresser les connaissances et accélérer la mise au point de nouveaux traitements.

Les expériences menées sur des animaux de laboratoire modifiés visent à étudier les fonctions physiologiques et/ou pathologiques humaines qui ne peuvent être effectuées sur l’humain pour des raisons pratiques ou éthiques, et qui ne peuvent être modelées de manière exacte ni par informatique ni à l’aide de cultures cellulaires. L’utilisation spécifique d’ACMH repose, quant à elle, sur le fait que les résultats obtenus à l’aide d’expériences sur animaux ne sont pas systématiquement transposables ni de bons facteurs prédictifs de pathologies humaines.

L’insertion de matériel humain chez des animaux atteints d’une pathologie spécifique pourrait donc permettre d’accroître les chances que les résultats obtenus soient applicables à la même pathologie touchant l’Homme.

En ce qui concerne le bien-être des animaux, les auteurs du rapport estiment que ces nouvelles techniques d’incorporation de matériel biologique humain chez des animaux ne risquent pas de causer davantage de souffrance ou une souffrance distincte des techniques traditionnelles. Ils anticipent également que ce type de techniques renforce la politique nationale de remplacement et de réduction du nombre d’animaux utilisés pour la recherche et d’amélioration des procédures dans le but de diminuer la souffrance occasionnée. L’exemple avancé concerne les expériences sur des souris génétiquement modifiées qui dans certains cas pourraient éviter les expériences menées sur les primates non-humains.

Dans ce contexte, les recherches possibles soulevant de nouvelles questions éthiques proviennent d’expériences, qui : i) modifient le cerveau des animaux (ces animaux pourraient-ils montrer des fonctions cérébrales "quasi-humaines" ?), ii) pourraient mener à la fécondation d’ovocytes humains qui seraient implantés chez une femelle d’une autre espèce mammifère, et iii) modifient l’apparence d’un animal selon des caractéristiques perçues comme humaines telles que la forme d’un visage, la texture de la peau ou encore la parole.

Le rapport de l’AMS préconise que la recherche sur les ACMH soit classée en trois catégories selon le degré de réglementation nécessaire : le premier groupe comporterait la grande majorité des expériences faites sur des animaux à l’heure actuelle sous les conditions strictes qui ne nécessitent aucunement d’être revues ; le deuxième groupe serait constitué d’un nombre limité d’expériences qui devraient être autorisées après évaluation spécifique par un organisme d’expertise approprié ; le troisième groupe comporterait, quant à lui, un nombre très restreint d’expériences qui ne devraient pas être autorisées, au moins tant que les conséquences potentielles engendrées ne sont pas mieux comprises. Selon le président du groupe de travail de l’AMS, le placement de tel ou tel type d’expériences dans un groupe donné devrait être réexaminé périodiquement. Et d’ajouter qu’il ne connaît actuellement aucune expérience menée au Royaume-Uni qui pourrait être classée dans ce troisième groupe.

Un exemple cité est l’expérience visant à intégrer des cellules souches neuronales humaines dans le cerveau de rat dans le cadre de recherches sur la maladie de Parkinson. La question clé, à laquelle il n’est à l’heure actuelle pas possible de donner une réponse définitive, est la suivante : coloniser un cerveau de rongeur avec des cellules humaines pourrait-il conduire à un comportement et à une conscience de type humain ?

Malgré l’existence au Royaume-Uni de plusieurs agences de régulation et de réglementation des recherches effectuées sur animaux de laboratoire, la loi en vigueur datant de 1986, le "Animals (Scientific Procedures) Act 1986", le rapport recommande un niveau de supervision supplémentaire pour assurer que la science et l’innovation puissent continuer à prospérer de manière encadrée et avec le soutien populaire. Si de nombreuses personnes ne sont pas à l’aise à l’idée de créer des animaux qui contiennent du matériel biologique humain, la majorité accepte ces avancées scientifiques et que les bénéfices pour l’espèce humaine généralement justifient la souffrance engendrée chez ces animaux. L’organisme recommandé par les auteurs du rapport pourrait être le groupe actuellement chargé de conseiller sur la recherche sur l’animal, qui prendrait cette charge de travail supplémentaire, quitte à ajouter des experts au groupe si nécessaire.

Ce rapport, publié au moment où le Home Office (Ministère de l’intérieur) s’attèle à l’implémentation au Royaume-Uni de la directive européenne sur l’utilisation des animaux de laboratoire pour la recherche, arrive à point nommé pour que ce dernier réfléchisse à la mise en place d’un nouvel organisme d’expertise nationale recommandé par les auteurs du rapport, qui pourrait conseiller sur les ACMH. Cet organisme d’expertise nationale conseillerait le gouvernement sur les sujets touchant aux procédures d’ACMH et dessinerait les contours de directives appropriées pour les chercheurs. Il devrait, pour rester transparent, être à l’écoute du public et de la communauté scientifique.

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Exemples d’ACMH déjà utilisés en recherche biomédicale

Création d’un animal transgénique par insertion d’un gène (ou d’un variant) suspecté être responsable d’une pathologie. Des études ont été menées pour des pathologies telles que les migraines, l’ostéoporose, le diabète, les maladies cardiovasculaires, certains cancers. Des animaux génétiquement modifiés peuvent également être utilisés à des fins de production de protéine de type humain. Un exemple de ceci est une chèvre génétiquement modifiée utilisée lors d’opération de patients atteints de pathologies de la coagulation du sang : la chèvre produit une molécule "de type humain" indispensable à la coagulation que le patient ne produit pas lui-même.

Création d’animaux chimères. Un exemple est celui des souris chimères utilisées pour étudier les maladies hépatiques et tester des agents pharmaceutiques antiviraux. Dans ce cas, les chimères sont créées par l’insertion de cellules hépatiques humaines chez des animaux immuno-déficients (qui ne rejettent pas le greffon cellulaire). Ces cellules humaines viennent coloniser la majeure partie du foie du rongeur. Une autre méthode consiste à introduire des cellules souches humaines dans l’organisme d’un type de rat prédisposé à souffrir d’’une Accident Vasculaire Cérébrale (AVC). Les cellules souches viennent coloniser le cerveau de l’animal et se différencient en cellules neuronales, en conservant les caractéristiques humaines. Il est alors possible d’étudier le potentiel du cerveau humain à réparer le dommage occasionné par l’AVC, et d’évaluer des méthodes permettant d’améliorer ce potentiel.


Sources :
- The Academy of Medical Sciences, Media release - 22/07/11 - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/a9RUD
- Rapport complet - http://redirectix.bulletins-electroniques.com/drInx


Auteur : Dr Claire Mouchot

publié le 23/09/2011

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