Royaume-Uni : nouvelle future puissance spatiale ?

C’est, en tous cas, ce que laisse entendre un rapport publié par l’Institute of Directors (IoD, Institut des directeurs), fin mai 2012. Pour soutenir cette affirmation, l’organisation, qui représente les directeurs et chefs d’entreprises, souligne l’excellente santé dont a fait preuve le secteur spatial britannique au cours des dix dernières années. La croissance constante de son chiffre d’affaire (il a plus que doublé entre 1999 et 2009, passant de 3,5 Md£ à presque 9 Md£) n’a rien à envier aux taux de croissance des économies de pays comme la Chine ou l’Inde. Elle est bien supérieure à celle de l’économie britannique globale. Le secteur spatial britannique emploierait désormais environ 25.000 personnes et si le taux de croissance actuel de 15% par an se maintient, ce chiffre pourrait atteindre 100.000 d’ici 2020. La valeur des satellites et engins spatiaux fabriqués au Royaume-Uni en 2010 a atteint 275 M£.

Et les perspectives restent encourageantes, car selon l’IoD, le retrait de la NASA des vols habités dans l’espace suite à l’arrêt de la Navette et les réductions importantes des budgets des agences spatiales publiques ouvrent une nouvelle ère avec l’accès privé à l’espace, et des réductions du coût de la mise en orbite du fret. L’IoD souligne que le Royaume-Uni dispose de réels atouts pour bénéficier pleinement de ces opportunités.

Le secteur spatial britannique ne vient pas de nulle part. Avant même la Seconde Guerre Mondiale, la British Interplanetary Society rassemblait des pionniers de l’exploration spatiale, comme Sir Arthur C. Clarke, célèbre auteur de science fiction et inventeur du concept des satellites géostationnaires de communication. Au cours des années 1960-70, le Royaume-Uni développa des programmes de lanceurs et de satellites, programmes souvent très liés au nucléaire militaire. En 1971, les britanniques lancèrent Prospero X-3 à l’aide d’une fusée Black Arrow, le seul satellite britannique lancé dans l’espace par une fusée britannique. Dans les décennies qui suivirent, le Royaume-Uni se rapprocha fortement de la NASA et contribua à de nombreuses missions d’exploration interplanétaire, par le biais d’expérimentations embarquées. N’ayant jamais réellement développé de programme spatial habité ou un corps de spationautes, le Royaume-Uni n’a pas contribué au financement de la Station Spatiale Internationale (SSI). Le British National Space Centre fut mis en place en 1985, pour être remplacé récemment par la UK Space Agency (1er avril 2010) qui contribue pour environ 6% du budget de l’Agence Spatiale Européenne (ESA).

La stratégie spatiale britannique actuelle se concentre sur l’espace commercial et plus précisément les satellites, avec des entreprises comme Surrey Satellite Technology Ltd (SSTL), une spin off de l’Université du Surrey avant de devenir une filiale en forte croissance d’Astrium, qui se spécialise dans le développement de petits satellites à bas coût ; des PME innovantes comme Clyde Space et Mars Space ; ou encore le Catapult Centre dédié aux applications satellitaires. Ce qui est certain, c’est que le développement actuel de l’industrie spatiale bénéficie fortement d’un secteur aérospatial de classe mondiale associé à une solide industrie de défense. En fait, le secteur semble principalement tiré par les entreprises privées, puisque la UK Space Agency ne dispose que d’un budget annuel de 313 M£ (à comparer aux 1 865 Md euros du CNES), soit à peine 0,73% des budgets additionnés des agences spatiales mondiales. Ce secteur serait en fait l’un des moins subventionné de l’industrie britannique selon l’IoD.

Ces dernières années ont vu la multiplication des projets d’accès privé à l’espace, avec à la clef un coût de mise en orbite qui commence à diminuer. Ainsi Space X dispose déjà de plusieurs contrats avec la NASA pour ravitailler la SSI et mettre en orbite des satellites, pour une valeur qui pourrait atteindre 4 Md$. Son véhicule Falcon 9 a réduit le coût de mise en orbite basse à 5.000 $/kg (contre 13.000 $ pour la fusée Atlas V, 10.000 $ pour Ariane 5 et de 18.000 $ à 60.000 $ pour la Navette Spatiale).

Afin de jouer un rôle dans cette nouvelle course privée à l’espace, l’IoD appelle à la création d’un Spaceport britannique qui deviendrait une pièce centrale du secteur, en constituant un hub du tourisme spatial, mais aussi le coeur d’un cluster de recherche et développement. Ce Spaceport pourrait être situé en Ecosse, par exemple sur une ancienne base de la RAF, ou au Sud-Ouest de l’Angleterre.

En filigrane de ce Spaceport, c’est le projet Skylon qui ressort. Skylon est un projet d’avion spatial sans pilote développé par la société britannique Reaction Engines Limited depuis les années 1990. Le coeur du Skylon est un nouveau moteur à cycle combiné, le moteur SABRE (Synergistic Air-Breathing Rocket Engine), capable de fonctionner dans deux modes différents. De la piste de décollage à Mach 5, le moteur tire son oxygène de l’atmosphère. Au-delà de Mach 5 et 26 km d’altitude, le moteur opère comme un moteur-fusée standard à haute impulsion spécifique, utilisant l’oxygène liquide embarqué avec son carburant (de l’hydrogène liquide) pour atteindre la vitesse de satellisation jusqu’en basse orbite terrestre à 300 kilomètres d’altitude.

Skylon bénéficie des conclusions positives de l’ESA qui a récemment rendu public son rapport d’évaluation de la faisabilité technique du projet. L’ESA souligne qu’il n’y a pas d’empêchement technique majeur pour réaliser le moteur SABRE ou l’ensemble de la cellule. De son côté, Reaction Engines Limited va procéder à des tests critiques dans les tout prochains mois pour vérifier le bon fonctionnement d’un des systèmes clefs du moteur, un refroidisseur spécial qui permet de réduire fortement la température de l’air (1000 °C) en entrée de la turbine lorsque l’avion spatial évoluera à des vitesses hypersoniques. Si ces tests se déroulent convenablement, le constructeur pourra alors lever une nouvelle tranche d’investissements privés (environ 250 M£) et poursuivre le développement de Skylon.

Il n’est toutefois pas encore clair à quel horizon le premier Skylon pourra décoller, certains avancent le chiffre d’une bonne dizaine d’années. Il n’y toutefois pas encore de maturité technique suffisante pour qu’il soit envisageable d’en faire un projet européen d’envergure. En revanche, si les différentes barrières techniques sont surmontées, cet avion spatial a le potentiel de changer notre accès à l’orbite basse terrestre, mais aussi de faciliter la relance de l’activité spatiale britannique.


Sources :
- IoD
- Skylon, http://www.reactionengines.co.uk/skylon.html
- BBC, http://www.bbc.co.uk/news/science-environment-17864782
- http://redirectix.bulletins-electroniques.com/Bmlio
- http://redirectix.bulletins-electroniques.com/rvOqg


Auteur : Olivier Gloaguen

publié le 30/08/2012

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