Une dimension internationale des conséquences du changement climatique pour le Royaume-Uni

Pour le Royaume-Uni, les conséquences du changement climatique qui affecteront le reste du monde pourraient être aussi importantes que l’impact direct sur les îles britanniques.

C’est la principale conclusion d’un rapport publié début juillet par l’Office gouvernemental pour la Science, à travers son programme d’anticipation stratégique Foresight (voir ci-dessous). Alors que de nombreuses études scientifiques se sont attachées à évaluer quel sera l’impact direct du changement climatique sur le Royaume-Uni et la plupart des politiques gouvernementales à déterminer les moyens de le limiter et de s’y préparer, cette réflexion prospective met l’accent sur une dimension internationale assez rarement mise en avant.

1. Des menaces à différents niveaux

=> Risque accru de crises internationales

Le réchauffement climatique, le stress hydrique, la montée du niveau de la mer et les événements météorologiques extrêmes qui frappent dans différentes régions du monde affecteront l’agriculture, perturberont les flux de biens et d’énergie, menaceront les infrastructures de transport et de communication. Ainsi, en agissant comme un "multiplicateur de risques", le changement climatique pourrait générer une plus grande volatilité des prix des matières premières, dont les productions agricoles, avec le risque de déclencher des famines et des migrations climatiques, et de rendre plus difficile encore la lutte contre la pauvreté ou les pandémies.

Dans les régions du monde les plus vulnérables, qui comptent bien souvent aussi parmi les plus pauvres et où les systèmes gouvernementaux sont fragiles, la capacité d’adaptation à ces changements est limitée. Il n’est donc pas exclu que ces changements conduisent à une instabilité accrue de ces pays, à une augmentation des crises humanitaires, voire à des conflits régionaux. Ces changements ont donc le potentiel d’affecter la stabilité mondiale, engendrant d’importantes répercussions en termes de sécurité internationale, de crime organisé ou de terrorisme. Autant de menaces qui peuvent toucher directement le Royaume-Uni.

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"Il est désormais largement admis que la dégradation de l’environnement et le changement climatique sont des moteurs majeurs des migrations volontaires et forcées. Et cette tendance va s’accentuer au cours des prochaines décennies" (Programme des Nations Unis pour l’Environnement).
Crédits : trokilinochchi

Plus immédiatement, l’accroissement du nombre de crises dues au changement climatique impactera significativement à la hausse le budget britannique dédié à l’assistance humanitaire (d’environ 1 Md£ en 2009-10), en particulier si des conflits régionaux se déclenchent et si la fréquence et l’intensité des catastrophes environnementales augmentent, comme les études scientifiques le laissent à craindre.

=> Une économie vulnérable

Le Royaume-Uni, comme tous les pays développés, est de plus en plus intimement intégré à un système économique mondial qui repose sur la facilité des échanges et des communications ainsi que sur l’interdépendance avec les autres économies. Par exemple, en 2009, les entreprises britanniques détenaient plus de 1.000 Md£ d’investissements directs à l’étranger, tandis que les investissements étrangers dans le pays s’élevaient à 654 Md£.

Toute perturbation ou crise dans l’économie mondiale due au changement climatique touchera donc immanquablement le Royaume-Uni. Cependant, le rapport souligne que le secteur financier et les entreprises ont tendance à insuffisamment prendre en compte ces risques et prévient qu’il leur sera nécessaire d’évaluer précisément leur niveau d’exposition, en particulier afin d’assurer et protéger correctement leurs actifs hors Grande-Bretagne.

Enfin, l’impossibilité à trouver un accord international contraignant plafonnant les émissions mondiales des gaz à effet de serre (GES) pourrait contraindre les entreprises, incluant les britanniques, à ne pas investir suffisamment dans les technologies vertes, mettant en péril la capacité du pays à réaliser sa transition vers une économie décarbonée.

En 2070, près de 35.000 Md$ d’infrastructures pourraient être exposées aux conséquences de la hausse du niveau de la mer. Une large part des infrastructures vitales nécessaires à l’alimentation du Royaume-Uni en énergie (par exemple, 35% des raffineries mondiales), en matières premières (voies ferrées, zones d’extractions) ou en biens de consommation (ports de marchandises) sont situés dans des zones qui peuvent être affectées par la montée du niveau de la mer (voir tableau, issu du rapport). Ces menaces ainsi que le risque grandissant d’une réaction protectionniste de la part des pays directement touchés par le changement climatique, peuvent avoir des conséquences très importantes sur la sécurité énergétique et l’économie du Royaume-Uni.

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Une économie vulnérable à la montée du niveau de la mer
Crédits : Rapport de Foresight

=> Repenser la diplomatie

Ce document souligne aussi qu’il est nécessaire dès maintenant d’anticiper et de planifier l’adaptation de la diplomatie et des politiques qui lui sont associées (comme la défense). En effet, le rôle du Royaume-Uni sur la scène internationale et sa capacité à influencer les affaires mondiales pourraient être modifiés alors que le Conseil de sécurité des Nations-Unies, le G8/G20, le Commonwealth, l’OTAN et les différentes institutions internationales devront faire face aux nouveaux défis géopolitiques posés par le changement climatique. De même, l’intégration de cette dimension dans la politique étrangère des états et la conduite des négociations internationales sur le changement climatique vont impacter la politique étrangère du Royaume-Uni.

Il est donc nécessaire, dés maintenant, de repenser la diplomatie dans cette perspective. D’une manière plus générale, les conséquences du changement climatique sur les territoires britanniques d’outre-mer apportent nécessairement une dimension internationale à la gestion de ces risques par le Royaume-Uni.

Enfin, le stress hydrique, les phénomènes climatiques extrêmes ou encore l’augmentation des températures peuvent conduire à une augmentation de la menace sanitaire sur les citoyens britanniques voyageant ou vivant à l’étranger, ainsi qu’à l’accroissement du risque d’occurrence au Royaume-Uni de maladies exotiques dues à l’arrivée en Europe du Nord des vecteurs à l’origine de ces maladies.

2. Des opportunités pour le Royaume-Uni

Si un certain nombre de risques et menaces ont été identifiés dans ce rapport (sécurité, relations internationales, santé, infrastructures, finance...), celui-ci souligne également les forces du Royaume-Uni pour faire face au réchauffement du climat et contribuer au niveau mondial à la lutte contre ses conséquences. Alors que les institutions internationales éprouvent les plus grandes difficultés à s’entendre sur une réponse coordonnée et mondiale, le Royaume-Uni, par sa politique déjà ambitieuse en matière de réduction des émissions des GES (le 4ème budget carbone le contraint par légalement à réduire de 50% ses émissions d’ici 2025 par rapport au niveau de 1990), a les moyens de devenir un pays meneur dans ce domaine, renforçant ainsi son influence diplomatique sur la scène internationale.

Les services financiers et d’affaires ainsi que la recherche et l’innovation constituent des secteurs clefs de l’économie britannique. Assurance, prévision du climat, compréhension scientifique des mécanismes et prévisions des conséquences du changement climatique, technologies vertes et de production d’énergie propre (éolien en mer, énergies marines, capture et stockage du carbone) ou la mise en place d’outils innovant d’investissement et de soutien financier de ces technologies, constituent autant de domaines où le Royaume-Uni possède de réels atouts et donc des opportunités pour ses entreprises ainsi que pour le pays de jouer une rôle de premier plan dans la lutte et l’adaptation au réchauffement du climat.

La volonté politique du Royaume-Uni de réaliser sa transition vers une économie décarbonée et son engagement à développer massivement les sources d’énergie propres, pourraient lui assurer non seulement une certaine indépendance énergétique, mais aussi un savoir-faire exportable ainsi qu’une meilleure préparation de son économie et de ses entreprises à saisir les opportunités liées au changement climatique. Ceci assurerait la compétitivité future du pays. Le rapport considère enfin un certain nombre d’opportunités liées aux conséquences du réchauffement climatique, parmi lesquelles l’ouverture de nouvelles routes maritimes en Arctique qui permettront de réduire les coûts de transports entre l’Europe et l’Asie et autoriseront l’accès à de nouvelles sources d’énergie dans ces régions.

3. Principales recommandations du rapport

Afin de répondre à ces risques et prendre en compte ces opportunités, le rapport met finalement l’accent sur une série de recommandations. Il est impératif pour le gouvernement de favoriser une approche multidisciplinaire de la question, de travailler autant sur la plan national qu’international et de considérer autant les efforts pour réduire l’ampleur du changement climatique que les efforts pour s’y adapter. Le changement climatique doit être pris en considération comme un facteur important influençant l’ensemble des politiques gouvernementales qui possèdent une composante internationale. La coopération internationale sera cruciale pour gérer les risques et le gouvernement du Royaume-Uni doit tout faire pour maintenir et renforcer son réseau d’influence dans le monde et travailler avec les entreprises et les organisations financières internationales. Enfin, le rapport souligne que, si de nombreuses incertitudes demeurent quant aux impacts, le fait que le changement climatique aura lieu est certain et agir maintenant coûtera beaucoup moins cher que plus tard.

4. Commentaires

Bien qu’une partie des thèmes abordés dans ce rapport a déjà fait, ou fait l’objet d’études et d’articles plus ou moins poussés (ouverture de nouvelles routes maritimes, risque de déstabilisation et de conflits régionaux, conséquences sur la santé...), ce rapport a le grand mérite de considérer dans son ensemble l’aspect international du changement climatique et de mettre en perspective la vulnérabilité du Royaume-Uni par rapport aux impacts du réchauffement climatique sur le reste du monde.

Cette mise en perspective permet de se rendre compte qu’étant donné la très forte intégration du Royaume-Uni dans l’économie mondiale, l’importance des intérêts britanniques à l’étranger ainsi que sa grande dépendance aux infrastructures de transports et de communications qui assurent notamment sa sécurité énergétique, alimentaire et en matières premières, le gouvernement doit tout autant tenir compte des effets du changement climatique sur les îles britanniques que dans les régions du globe les plus éloignées. De plus, ce document apporte un regard très intéressant en n’abordant pas uniquement l’économie, l’accès aux ressources et l’énergie, mais en considérant aussi le futur positionnement du Royaume-Uni comme acteur diplomatique sur la scène internationale, et son rôle possible comme meneur dans la lutte mondiale contre le réchauffement climatique ainsi que l’impact de ces changements sur les valeurs sociales.

Au-delà de la mise en avant des risques directs et indirects pour le Royaume-Uni, une autre composante très intéressante de ce rapport est de montrer que le changement climatique sera aussi source d’opportunités pour le pays et ses entreprises de contribuer au plan mondial à lutter et s’adapter au réchauffement du climat grâce à ses atouts et à ses forces : technologies vertes, gestion des côtes, expertise en finance et assurance ainsi qu’en science du climat.

Il faut néanmoins noter que ce document, rendu public la veille de la publication du très attendu Livre blanc sur la réforme du marché de l’électricité, a reçu une très faible couverture médiatique. Notons ensuite que les conclusions de ce rapport seront intégrées à l’établissement de la première Evaluation des Risques du Changement Climatique pour le Royaume-Uni ("Climate Change Risk Assessment", dont la publication est exigée tous les cinq ans par la loi sur le changement climatique de 2008).

La publication de ce rapport qui souligne fortement l’importance de la collaboration à l’échelle internationale, fait écho à une série de discours que le ministre pour le changement climatique et l’énergie, M. Chris Huhne, a récemment prononcés. Ceux-ci mettent, eux-aussi, en avant la dimension internationale du changement climatique et l’importance de la coopération [1], les opportunités pour l’économie et les entreprises du Royaume-Uni [2] ainsi que l’accroissement de l’instabilité de nombreuses régions, du risque de conflits causés par les conséquences du changement climatique et la dégradation de la sécurité du Royaume-Uni [3]. Dans ce dernier discours, il développe notamment une vision noire d’un monde où rien n’aurait été fait pour contrer le réchauffement du climat et qu’il décrit comme "mauvais, bestial et bref".

Remarquons enfin qu’alors que les Nations Unies se divisent sur le rôle que doit jouer le conseil de sécurité par rapport aux implications du changement climatique en terme de sécurité et sur la pertinence de la mise en place de "casques verts", ce rapport et les interventions de M. Chris Huhne interviennent à quelques mois de la conférence sur le climat qui doit se tenir fin novembre prochain à Durban, en Afrique du Sud.

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Un mot sur Foresight

Le programme Foresight (litt. "Prospective") est un centre de réflexion et d’anticipation stratégique qui fait parti du Governement Office for Science (GO-Science, Office gouvernemental pour la Science). GO-Science est chargé d’aider John Beddington (Government Chief Scientific Adviser) dans ses fonctions de conseiller du Premier Ministre et du Cabinet. GO-Science est physiquement installé au sein du Department for Business, Innovation and Skills (BIS, Département pour les Entreprises, l’Innovation et les Compétences). Il est chargé d’informer le gouvernement britannique eu égard aux décisions et choix de société liés à la science et la technologie sur le long terme.

Pour cela, le programme Foresight envisage des scénarii possibles sur diverses échelles de temps (horizon 20-80 ans pour les questions majeures, ou 10-15 ans pour des questions plus précises et définies) en se fondant sur l’analyse des connaissances actuelles. Son rôle est d’aider le gouvernement par l’évaluation des tendances sociétales de fond et des opportunités scientifiques et techniques qui pourront émerger. Son objectif est de permettre aux politiciens de comprendre comment les décisions prises aujourd’hui pourront affecter le futur. Parmi les sujets actuellement à l’étude, on peut citer les migrations environnementales mondiales, les futures utilisations du territoire, le capital mental et le bien-être, ou encore le futur des échanges informatiques sur les marchés financiers. (Voir le site internet www.bis.gov.uk/foresight)

publié le 23/09/2011

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